Ceux qui ne savent que se plaindre et gémir ne connaissent point la souffrance; la vraie douleur est discrète, c'est dans le silence qu'elle s'épanouit, c'est dans la solitude qu'elle se transforme en Force. Celui qui porte en lui une capacité infinie de souffrir, ne connaît jamais le désespoir; c'est la pénétrante lumière de la douleur qui lui éclaire le chemin de la vie. La douleur n'est pas une humiliation; comme l'amour, elle est le tressaillement des âmes fortes, des esprits intelligents. Si l'amour ne va jamais sans douleur, la douleur engendre toujours l'amour. L'amour et la douleur enseignent la bonté, la tendresse, la grâce; si l'amour purifie, la douleur morale rend l'homme meilleur. «De même qu'une oreille musicale est nécessaire pour partager le plaisir que procure la musique, de même la sympathie pour la douleur d'autrui ne peut naître que chez celui qui a éprouvé la douleur.»[6]

Les âmes fortes et viriles portent en elles un trésor inépuisable d'amour et de douleur. L'amour et la douleur ont illuminé l'âme de Brand. Brand souffre, mais il cache ses douleurs, il ne cherche pas de consolation. Il est doux, par moments, d'être consolé par une âme tendre, mais personne n'aime à consoler. Pour consoler, il faut avoir beaucoup de coeur. Ne cherchons point de consolation, ne nous appesantissons jamais sur nos propres tristesses: la douleur discrète prépare aux nobles causes, elle sacre ceux qui savent souffrir silencieusement.

Ni les imbécillités rieuses, ni les flétrissures, ne font courber le front des Brand. On devient peut-être un peu dur, mais les Brand ne sont pas des hommes aimables. Etre aimable est facile à ceux qui se plient volontiers, par nonchalance ou par calcul égoïste, aux travers, aux erreurs, aux mensonges du monde. Ce qui importe, avant d'être aimable, c'est d'être vrai, d'être juste, soi-même, c'est d'avoir du caractère.

Brand est rude et souvent dur: il comprend que celui qui donne beaucoup, a aussi le droit de demander autant. Brand sacrifie son bonheur et sa vie, et il peut dire: «Qui ne sacrifie pas tout, jette son offrande à la mer.» Une loi supérieure de justice, inscrite au fond du coeur de l'homme, lui fait sentir que lorsque le sacrifice est exigible d'un côté, il doit en être de même du côté opposé. Brand nous prouve que c'est dans la volonté du sacrifice conscient que gît la force qui ressuscite. Brand demande Tout ou Rien. «Si tu donnais tout en réservant ta vie, sache que tu n'aurais rien donné.» Et il ajoute amèrement: La vie! la vie! quel prix ce bon peuple y attache. Il n'y a pas d'infirme qui ne tienne à l'existence comme si le salut du monde et des âmes reposait sur ses chétives épaules!

Lorsqu'on demande à Brand: Combien durera la lutte?—il répond: Elle durera jusqu'à votre dernier jour, jusqu'au sacrifice suprême, jusqu'à ce que vous soyez libres de compromis, maîtres de votre volonté entière, et que vous n'hésitiez plus lâchement devant cet ordre: tout ou rien! Quelles seront vos pertes? tous vos désirs, toutes les réserves que vous apportez au serment solennel; toutes les chaînes polies, dorées, qui vous font esclaves de la terre, tous les somnifères qui vous endorment! Ce que vous rapportera la victoire? Une volonté pure, une foi élevée une âme entière et cet esprit de sacrifice qui donne tout avec joie, jusqu'à la vie, enfin une couronne d'épines sur chaque front: le voilà votre gain.

Si Brand indique le chemin du sacrifice, c'est qu'il l'a pris le premier. «Il y a longtemps qu'on nous parle du bon chemin, qu'on nous l'indique du doigt; plus d'un nous l'a montré, mais tu es le premier qui l'aies pris toi-même,»[7] lui dit un homme du peuple.

Si Brand demande tout, c'est qu'il a assez de force et de volonté pour tout donner

II

Brand est l'incarnation de la force et de la volonté. Brand appartient à cette catégorie d'élus «qui ont reçu la grâce, la faculté, le pouvoir, de souhaiter une chose, de la désirer, de la vouloir, avec tant d'âpreté, si impitoyablement, qu'à la fin, ils l'obtiennent»[8] ou ils succombent.

Ce n'est pas en réveillant de brillantes qualités qu'on guérira des âmes estropiées, c'est de volonté qu'il s'agit. C'est la volonté qui rend libre..., ou qui tue. Elle est toujours la même, chez le petit comme chez le grand, toujours entière au milieu de l'éparpillement de toutes choses!