«La vérité et la justice ne sont pas des hasards; elles sont au fond même des âmes humaines; elles en sont la loi idéale; et ce n'est point par leurs manifestations mutilées et débiles qu'il faut juger de leur force, mais par la promesse d'avenir qu'elles portent en elles, par la secrète vertu qui, tôt ou tard, ici ou là, doit aboutira de belles révélations.[16] «Nous préférons tous la justice à l'injustice. Ce qu'il nous manque, c'est le courage d'être juste. La justice suprême, la justice sincère, la justice se jugeant elle-même et jugeant selon ses propres maximes, nous ne la trouverons nulle part, si nous ne parvenons pas à la faire naître, croître et fleurir en nous-mêmes. C'est en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre âme, de notre conscience, que nous devons puiser l'amour, la volonté, la liberté, la justice.
III
Brand est le type de l'homme fort, conscient, il a du courage, de la force, de l'audace, il aime le combat: la lutte a peur des courageux. «La lumière plane sur les champions .»[17] On puise du courage à les suivre. Ah! certes, Brand n'arrive pas à réaliser ses rêves, il ne parvient pas à construire sa Nouvelle Eglise, il est lapidé par la foule qui demande des jouissances immédiates.
—«Quelle sera notre récompense?» gronde-t-elle. «La pureté de la volonté! La pureté de la conscience!» répond l'apôtre.
Mais la populace préfère ses misères. Brand est frappé, il expire pour avoir voulu aimer l'Idéal. Et qu'importe! «Il est doux d'être le martyr d'une grande idée.»[18]
Brand n'est qu'un symbole, un rayon qui nous éclaire le chemin à suivre. Comme Solness le Constructeur, Brand est «un homme de génie qui rêve ; trop haut, tombe du haut de son rêve et en meurt».[19] Qu'importe! Qu'importe! D'autres viendront, continueront et achèveront peut être l'oeuvre commencée. Toute idée porte son fruit tôt ou tard. Lorsque Danton, près de s'incliner sous le couperet, dit à son bourreau: «Tu montreras ma tête au peuple: elle en vaut la peine,» ce ne fut pas la vanité qui lui arracha ses terribles paroles. Le grand tribun de la liberté sentit au moment suprême que rien ne vivifie les idées comme les supplices des martyrs.
Si Brand, par sa vie, nous apprend à vivre, à vouloir, il nous enseigne, par sa mort, à savoir mourir. Oui, il y a toujours quelque lâcheté à se laisser vaincre, lorsqu'on peut être victorieux. Mais Brand a lutté. L'homme fort ne se laisse jamais abattre. Le danger ne l'arrête point, quand sa conscience l'appelle à l'affronter, il ne cède qu'à la nécessité à laquelle il serait inutile de faire résistance; les difficultés l'animent, loin de le rebuter; il ne craint ni ne recherche la mort; toujours prêt à la recevoir, il se contente de l'attendre de pied ferme. Nous devons oser également vivre et mourir, tenir ferme contre les calamités de la vie, voir la mort sans faiblesse, lorsqu'on ne peut l'éviter, et nous y exposer sans crainte toutes les fois que le devoir véritable nous y appelle.
Les dernières paroles de Brand sont: «Chaque race envoie un de ses fils à la mort pour expier les crimes de tous.» Ce ne sont pas là les paroles d'un égoïste! Lorsque Brand meurt, une voix s'élève et murmure: «Dieu est charité.»
Charité ici ne désigne point le mensonge par lequel les «Soutiens de la Société actuelle» nourrissent les misérables en leur jetant parfois des os desséchés de leurs somptueux festins. La Charité ici veut dire Amour. Dieu, c'est l'Amour.
Quand la Sorbonne condamna la traduction de l'Axiochus de Platon et que le Parlement condamna le traducteur, Etienne Dolet, à être brûlé «dans un lieu commode et convenable», celui-ci, voué au bourreau pour athéisme répondit par un chant d'immortalité: