Si au besoin le monde m'abandonne....
Dois-je en mon coeur pour cela mener deuil?
Non, pour certain, mais au ciel lever oeil
Sans autre égard....[20]

Ces cantiques sont plus utiles à la foule ingrate que tous les blasphèmes,—à la foule qui tue ceux qui lui veulent du bien. Aristote et Sénèque sont condamnés, comme impies, à la mort; le grand et vertueux Socrate est condamné à mort en prêchant l'unité de Dieu, afin d'éteindre les haines religieuses entre nations; Christophe Colomb, après avoir découvert l'Amérique, est jeté dans les fers; Spinoza est flétri par la synagogue.... Les siècles passent et l'on s'agenouille devant ces surhumains considérés par leurs contemporains comme fous et criminels! Il y a des époques où savoir être fou, c'est faire acte de sagesse! Ce sont ces fous, «ces martyrs qui tirent l'humanité de ses impasses, qui affirment, quand elle ne sait comment sortir du doute».[21]

C'est la flamme épique de ces grands enthousiasmes, c'est le soc de fer de ces mâles volontés qui font l'histoire, qui jettent à l'univers de nouveaux principes, qui construisent des Eglises nouvelles.

«Des millions s'occupent à perpétuer l'espèce; c'est par quelques-uns seulement que se propage l'humanité.»[22]

On ne fera jamais rien avec la foule. L'esclavage des siècles l'a trop avilie. La foule désire la récompense avant la peine, elle veut des miracles même mensongers. L'idée, la conviction désintéressée, le courage qui ne veut d'autre récompense que celle du devoir accompli, le sacrifice qui ne cherche d'autre satisfaction qu'en lui-même, toutes ces chimères lumineuses dépassent trop le niveau ordinaire de la vie pour ne pas prêter à des soupçons malins,—et l'on accuse ceux qui ne cherchent que la vérité et la justice, et on les condamne en les déclarant ennemis de la société.

Aimons la foule, aimons le peuple, mais ne le lui disons jamais! surtout ne cherchons pas à lui plaire. Si nous voulons tôt ou tard lui faire comprendre et adopter nos idées, ne cherchons pas à avoir l'air d'accepter les siennes. Montrons-nous tels que nous sommes, dévoilons-lui la vérité, la vérité entière, la vérité toute nue, fût-elle dure. Ce n'est pas eu flattant la foule, en lui répétant qu'elle a toujours raison que nous la réveillerons. Si la foule voulait avoir raison, elle serait déjà libre à l'heure actuelle! Non, la foule n'a pas toujours raison.

«La majorité n'a jamais raison, dit Stockmann[23], jamais! C'est un de ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre de ses actes et de ses pensées doit se révolter. Qui forme la majorité des habitants d'un pays? Est-ce les gens intelligents ou les imbéciles? Je suppose que nous serons d'accord qu'il y a des imbéciles partout, sur toute la terre, et qu'ils forment une majorité horriblement écrasante. La majorité a la force, malheureusement, mais elle n'a pas la raison. L'ennemi le plus dangereux de la vérité et de l'affranchissement intellectuel, c'est la majorité compacte.... Les vérités de la majorité, les vérités de la foule, de la masse sont celles qui sont en passe de devenir des mensonges....» «Bjornson dit que la majorité a toujours raison, et c'est ce qu'un politique pratique doit dire. Moi, au contraire, je suis obligé de dire: La minorité a toujours raison. Je parle de cette minorité de gens qui marchent à l'avant-garde vers un but que la majorité n'est pas encore en état d'atteindre.»[24]

L'idée des minorités, défendue par les héros d'Ibsen, renferme une pensée de justice et d'équité bien opposée à la primauté de la force. Si même les minorités n'arrivent pas à réaliser leurs idées, elles sont utiles: elles ne laissent pas les majorités s'endormir; elles sont un contrôle nécessaire, elles sont un guide, toujours utile, jamais nuisible.

Toute vérité nouvelle, dit Tolstoï, qui change les moeurs et qui fait marcher l'humanité en avant n'est acceptée tout d'abord que par un petit nombre d'hommes qui ont parfaitement conscience de celte vérité. Les autres, qui ont accepté par confiance la vérité précédente, celle sur laquelle est basé le régime existant, s'opposent toujours à l'extension de la nouvelle. Mais plus il y a d'hommes qui se pénètrent de toute vérité nouvelle, plus cette vérité est assimilable, plus elle provoque de confiance chez les hommes d'une culture inférieure. Ainsi le mouvement s'accélère, s'élargit comme celui d'une boule de neige, jusqu'au moment où toute la masse passe d'un coup du côté de la vérité nouvelle et établit un nouveau régime.[25]

Si Ibsen donne toujours raison à la minorité, il ne dit nulle part qu'il faut dédaigner la majorité. «Les millions d'êtres humains qui composent une grande nation se réduisent pour elle-même et pour les autres à quelques milliers d'hommes qui sont sa conscience claire, qui résument son activité sociale sous toutes ses faces: politique, industrie, commerce, culture intellectuelle. Pourtant ce sont ces millions d'êtres ignorés, à existence bornée et locale, vivant et mourant sans bruit, qui font tout le reste: sans eux, rien n'est.»[26]