«On a peine à croire que l'idée de l'indépendance et de la responsabilité morales individuelles soit le fruit de longs siècles de développement moral. La tribu ou la famille est l'unité éthique des temps primitifs; puis, vient l'état, plus tard c'est la caste et enfin, c'est l'individu. Le progrès moral, c'est la découverte progressive de l'individu. La vraie nature de l'individu répond à la vraie nature de la société, c'est la découverte de la première qui amène celle de la seconde.»[4]
Etre riches en bonnes pensées, en bons sentiments et en bonnes oeuvres portant pleinement notre empreinte, à nous, ne nous empêche point d'en faire profiter la société. Si Ibsen glorifie la puissance du moi individuel, c'est pour le mettre au service de la société. Pour lui ce n'est pas la société qui transformera l'individu, c'est l'individu qui transformera la société.
L'individu doit se relever lui-même, il doit fonder une famille saine qui servira de base à la société nouvelle. S'il réclame la liberté individuelle, la liberté entière, absolue, de faire tout ce qui est dans la nature de l'être humain, c'est pour que ce dernier l'emploie à la régénération de la société. L'individu, c'est le germe fécond, le rayon vivifiant, le régénérateur qui amènera la purification de la vie sociale, la vraie liberté, la vraie justice, la vraie solidarité humaine.
Pour Ibsen, la véritable unité sociale n'est pas l'individu, mais la famille. «Il n'y a pas côte si rude qu'on ne puisse la gravir à deux,» dit Brand. «Près de toi, avoue-t-il à Agnès, je n'ai jamais senti mon courage faiblir. J'avais accepté ma vocation comme un martyre. Mais, depuis ce temps, quelle transformation! Comme j'ai été heureux dans mes efforts! Avec toi, l'amour est entré dans mon âme comme un doux rayon de printemps. Ah! l'on dirait que toute la somme de tendresse amassée dans mon coeur s'est faite auréole pour ceindre mon front et le tien, ô ma chère épouse! L'esprit de douceur qui m'a pénétré, cet arc céleste, est ton oeuvre. Pour qu'une âme embrasse tous les êtres, il faut d'abord qu'elle en chérisse un seul».
Dans Le Petit Eyolf, l'ingénieur Borgheim qui a des flaells à traverser, d'incroyables difficultés à vaincre, qui trouve le monde beau et le métier de frayeur des chemins, admirable, Borgheim ne veut pas rester seul, il demande à Asta de l'aider, de partager ses joies.
ASTA.—Vous avez un grand travail devant vous, une nouvelle voie à frayer.
BORGHEIM.—Mais je n'ai personne pour m'aider. Personne avec qui partager mes joies. Ah! c'est là le plus dur.
ASTA.—N'est-ce pas plutôt d'être seul à supporter les peines et les fatigues?
BORGHEIM.—Ces choses-là, on en vient à bout sans aide.