ASTA.—Mais la joie selon vous ... demande à être partagée?

BORGHEIM.—Oui. Où serait sans cela le bonheur.

ASTA.—Vous avez peut-être raison.

BORGHEIM.—On peut rester quelque temps avec sa joie dans son coeur.... Mais cela ne suffit pas à la longue.... Non, non, on ne peut être joyeux qu'à deux.

Et Asta va accompagner Borgheim pour frayer les chemins.

Même le docteur Stockmann[5] celui qui prononce cette phrase terrible: «L'homme le plus puissant, c'est celui qui est le plus seul», le docteur Stockmann reste avec sa famille. Il dit à ses enfants: «Je veux vous élever moi-même, je veux faire de vous des hommes libres et nobles.»

C'est avec le concours moral d'Agnès que Brand se met à construire sa Nouvelle Eglise; c'est pour Hild que Solness le Constructeur bâtit sa tour gigantesque; l'ingénieur Borgheim fonde une famille avant de partir frayer les chemins; le docteur Stockmann se consacre à sa famille et à l'éducation de ses enfants. Qui donc peut dire que l'Unité sociale pour Ibsen n'est pas la famille, mais l'individu? Ibsen est d'accord avec Auguste Comte: «Ce n'est pas l'individu, c'est la famille qui constitue la molécule sociale.»

Si l'on trouve de l'égoïsme dans les héros d'Ibsen, c'est chez «les soutiens de la Société actuelle» et non pas chez les champions de la Société nouvelle. Ce n'est pas pour eux-mêmes que ceux-ci deviennent eux-mêmes, qu'ils s'élèvent jusqu'à leur moi moral. Il y a dans la nature humaine deux grands courants qui se rapportent à deux points de vue distincts: égoïsme et altruisme. Le soin de la conservation individuelle., cet argument suprême de la vie matérielle, crée l'égoïsme. Mais l'homme ne peut pas vivre seul, sous peine de disparaître tout entier de la surface du globe. Les intérêts de l'individu se heurtent à ceux de ses semblables. L'union des sexes est le premier pas vers l'altruisme. Aussitôt que l'homme et la femme s'unissent pour fonder une famille, c'est-à-dire pour constituer le premier terme de toute société, la morale altruiste naît avec ce commencement d'état social.

Comme Tolstoï[6], Ibsen ne proteste point contre l'institution même de la famille, mais contre ses conditions actuelles. La famille a conservé à travers les âges, et malgré ses transformations successives, le stigmate de son origine. Elle est restée au patriarchat ce que le gouvernement représentatif est à l'autorité absolue. La famille est un petit état, où l'homme est souverain, la femme et les enfants sujets, où l'intérêt matériel est en hostilité avec la conscience. Elle est la profanation de tous les sentiments vrais, de toutes les pures et suaves aspirations de l'amour.

Ibsen veut la famille forte, basée sur l'égalité des sexes. A l'homme libre, il faut une femme libre.