Se posséder pour se donner, telle est la formule simple qui ressort de l'oeuvre d'Ibsen. L'homme le plus pauvre est celui qui ne se possède pas. Se posséder pour se donner, telle est la loi morale et sociale de l'activité humaine. Ce n'est pas là le principe de l'individualisme. Il serait donc faux de dire qu'Ibsen est individualiste. Le mot «individualisme» ne peut être appliqué à sa façon de comprendre la vie, les hommes et les choses. Seul le mot allemand «Selbstbewusstsein» l'exprime peut-être assez exactement. Ibsen ne défend pas l'individualisme, mais l'individualité; ce sont là deux termes presque opposés l'un à l'autre. L'individualisme rapporte tout à soi; l'individualité consiste seulement à vouloir être soi afin d'être quelque chose, à réaliser, sous une forme individuelle et par là même avec plus d'énergie, les caractères généraux de l'humanité. Être individuel, c'est être soi-même, c'est être propriétaire de ses opinions, de ses sentiments, de tout son être, au lieu d'en être simplement locataire.
D'après Ibsen, pour affronter l'orage dont le grondement se rapproche d'heure en heure, pour résoudre plusieurs de ces innombrables questions qui se posent toujours plus impérieusement à l'homme qui veut le bien de tous, autant que son bien propre, il est de plus en plus évident qu'il faut commencer par l'individu; c'est l'individu affranchi, libre, ayant conscience de sa volonté, de ses droits et de ses devoirs, qui entreprendra une réforme profonde de la société.
Le poète Scandinave peut dire avec Vinet: «C'est dans l'intérêt de la société que je plaide pour l'individualité. Je veux l'homme complet, spontané, individuel, pour qu'il se soumette en homme à l'intérêt général. Je le veux maître de lui-même, afin qu'il soit mieux le serviteur de tous. Je réclame sa liberté intérieure au bénéfice de la puissance qui prétend s'imposer à elle. La justice et la raison, lois universelles, sont les souveraines dont l'individualité doit assurer et relever le triomphe.»[18]
Nous sommes non seulement des exemplaires de l'humanité, d'une nation, d'une famille, nous sommes, avant tout, des hommes; chacun de nous a son individualité non seulement native, mais voulue, acquise, morale et intellectuelle. L'homme n'est pas tout entier dans l'individu, il n'est complet que dans l'individu associé à la grande famille humaine. Mais l'homme, ayant conscience de lui-même, s'associe plus consciemment à l'humanité. Plus notre individualité se précise, s'accroît, plus elle profite non seulement à nous, mais à tous. Plus il y a dans une société d'hommes libres, instruits et moraux, plus cette société est libre, instruite et morale. Une société, d'où l'individualité est bannie, n'est pas sociale, n'est pas humaine: elle ignore les principes mêmes du Souverain Bien. «Le bien général n'est général que parce qu'il embrasse le bien de tous les individus sans exception,—autrement il ne serait que le bien d'une majorité. Certes, il ne s'ensuit pas que le bien général soit la simple somme arithmétique de tous les intérêts particuliers pris séparément, ni qu'il embrasse la sphère de liberté illimitée de chaque individu, ce qui, à son tour, serait une contradiction, car ces sphères pourraient s'entrenier et le font effectivement.»[19]
Or, en limitant, fidèle à son principe, les tendances et intérêts individuels, le bien général ne peut supprimer l'homme libre, sujet du droit souverain, en lui enlevant la possibilité d'agir librement. Par son idée même le bien général embrasse aussi le bien de l'individu, et quand il le prive de la liberté d'action, ce bien général fictif cesse d'être un bien pour lui et, descendant du général au particulier, il perd le droit d'entraver la liberté personnelle.
La personnalité humaine doit être sacrée. «Quiconque, dit Lacordaire, excepte un seul homme dans la réclamation du droit, quiconque consent à la servitude d'un seul homme blanc ou noir, ne fût-ce que par un seul cheveu de sa tête injustement lié, celui-là n'est pas un homme sincère et ne mérite pas de combattre pour la cause sacrée du genre humain.»
Non moins sacrée est la liberté de l'individu. Il a le droit de dire: «Je veux m'associer à la société non parce qu'elle me l'ordonne, mais parce que ma conscience, ma volonté, mon intelligence, ma pensée, me le commandent.»
Comme la science, les aspirations humaines n'ont pas de limites; comme toute découverte scientifique en engendre une nouvelle, toute aspiration humaine satisfaite en appelle une autre; savoir toujours davantage, pouvoir toujours davantage, c'est là la grandeur de l'homme, c'est là la source du vrai progrès, c'est là l'idéal, et personne n'a le droit de le limiter. Si la morale prescrit souvent à l'homme de se vaincre, elle ne lui ordonne jamais de se mutiler. Il faut que l'homme reste lui-même. «Plus l'individu se perfectionne, plus il est lui-même, plus étroitement il s'unit à l'humanité. Chacun de nous doit en réfléchir en lui-même les douleurs, les progrès, les espérances. Au terme, chacun de nous retrouvera dans sa propre conscience l'histoire entière de l'humanité. Aussi dans la nature, l'individualité semble être une forme suprême, dans l'histoire, une transition et un moyen. Elle est la manière de passer de l'unité abstraite, inorganique, purement naturelle, à une unité concrète, organique et libre. L'unité sentie et voulue, l'unité sociale en un mot, telle est la seule forme de vie qui convienne à la créature dont l'essence est liberté. Obstacle et moyen à la fois, parce que le mal l'a souillée, dans sa signification primitive et pure, l'individualité est un moyen d'atteindre l'unité libre, l'unité vraie, l'unité voulue, l'unité morale, l'unité de la communion, et pour tout dire en un mot: l'amour!»[20]
Tant que les consciences individuelles ne seront pas prêtes à recevoir la Vérité, à comprendre la Justice, aucun renversement de gouvernement, aucun changement d'écoles, d'idées, ne servira à rien. C'est la conscience individuelle qu'il faut délivrer, c'est la conscience individuelle qu'il faut rendre apte à concevoir l'Idée de la solidarité humaine.
L'oeuvre d'Ibsen n'est pas anti-sociale. Elle se résume dans les paroles de Kant: «N'agis que selon la maxime qui puisse devenir règle universelle. Agis de sorte que soit en toi, soit chez les autres, tu traites l'humanité comme but et jamais comme moyen.»[21]