Toucher aux mensonges, démontrer leurs effets désastreux et en chercher le remède ne peut pas être considéré comme oeuvre anti-sociale. La lutte du pauvre contre le riche, du faible contre le fort n'est pas la lutte du droit individuel contre le droit social, mais la revendication du droit à l'existence contre l'usurpation de ce droit.

-A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur de cette oeuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires. Il va droit au but. Il saisit corps à corps la société moderne; il arrache à tous quelque chose, à ceux-ci un cri, à ceux-là un masque; il fouaille le vice, il dissèque la passion; il creuse et sonde l'homme, l'âme, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abîme que chacun a en soi....[22]

Et tout cela au nom de la Vérité. Ibsen ne défend aucun parti. Il sert les adversaires de l'ordre social actuel autant que ses adhérents. Il ne cherche pas à faire prévaloir telle ou telle solution, mais à provoquer loyalement le libre jugement du lecteur. «Avec l'admirable honnêteté de son esprit et de son art, Ibsen laisse à chacun de nous la liberté de conclure selon la nature de son âme et de son intelligence, heureux seulement s'il fait vivre et travailler l'une et l'autre.»[23] Farouche ou railleur, qu'il fasse saigner le ridicule, qu'il détruise un mensonge, qu'il dénonce une injustice, c'est toujours un cri franc et brave, plein de sentiments altruistes, plein aussi d'espérances de temps meilleurs.

Car Ibsen n'est pas pessimiste. «Ma pensée est amère quand elle n'est pas triste,»[24] dit-il, mais cette amertume et cette tristesse sont des gouttes cristallisées dans l'atmosphère de l'exil. «Chaque goutte qui tombe de lui est lourde et forte comme une goutte d'élixir ou de poison,»[25] mais toujours enivrante comme une goutte de parfum. Ibsen ne laisse jamais le spectateur ou le lecteur sous l'impression d'idées pessimistes. L'oeuvre du Solitaire Scandinave dit: «Il ne faut pas broyer du noir. Si la vie est mauvaise, il ne dépend que de nous de l'améliorer,» et elle nous en indique les moyens: la Liberté, la Volonté.

«JULIEN.—Pourquoi ai-je été créé?

LA VOIX.—Pour servir l'esprit.

JULIEN.—Quel est mon rôle?

LA VOIX.—-Tu dois fonder le règne universel.

JULIEN.—Et par quel chemin?