«J’ai peur, dit-il, qu’il ne vous convienne pas d’entendre celui auquel je pense. Il est triste et sévère.

—Va tout de même, lui dit un grand et maigre officier à la figure rude et austère. Notre métier nous sèche assez les yeux; n’aie pas peur de nous les mouiller. Il est d’une sage hygiène de varier ses émotions, et tu es arrivé à point.

—Vous le voulez? dit le vieillard. Eh bien, écoutez:

«Il y a longtemps, bien longtemps, quelques braves gens avaient une patrie; ah! une petite patrie, mais pour eux c’était le monde entier. Ils la chérissaient. Leurs ancêtres l’avaient fécondée, leurs mères l’avaient parée, leurs sœurs en avaient fait un paradis embaumé. Ils vivaient tranquilles sans s’occuper de leurs puissants voisins. Un jour ces voisins se dirent: Ce pays-là est heureux, il est riche, il est charmant, cela ferait une jolie bague à notre doigt. Et le petit pays prospère fut soudain envahi. Les coursiers du peuple fort foulèrent aux pieds les enfants du peuple faible. Les sabres des jeunes officiers imberbes abattirent les têtes blanchies par l’âge des vieillards et des femmes même restées à la garde de leurs foyers. Les garçons robustes et intrépides, succombant sous le nombre, périrent dans les combats. Les jeunes filles courageuses et aimantes devaient attendre en vain leurs frères, leurs fiancés. Des maisons, des villages, des villes entières disparurent.

«Quel crime expiait donc ce petit peuple? Aucun! Il était bon à prendre.

«Qui sait cependant si un jour ce peuple fort, attaqué par un peuple plus fort encore, n’aura pas à subir la peine du talion?

«Et si cela arrive, au nom de quelle justice les vainqueurs d’aujourd’hui, devenus les vaincus de demain, essayeraient-ils de faire monter leurs plaintes jusqu’au Très-Haut?»

En écoutant le simple rapport des faits, dont quelques-uns ne cherchaient pas l’application, d’autres la faisaient. Pour ceux-ci, cela était clair.

Des conversations animées s’engagèrent.