«Diable! diable! se dit l’officier qui tout à l’heure se plaignait d’avoir eu trop longtemps les yeux secs. Cette vieille chanson des temps passés va bien droit à notre adresse. Le vieux chanteur s’en serait-il douté? Il faut croire que le monde n’a guère changé depuis des centaines d’années qu’on la chante.
—Attrape! dit le petit jeune homme. Ce chanteur n’a pas tort, après tout, mais à quoi servira sa leçon? L’ordre est donné, il faut marcher.
—De quoi se plaignent-ils? dit un autre: «L’Ukraine aux Ukrainiens,» que veut dire ce cri? On ne veut pas la manger, leur Ukraine. Ces atomes sont fous. Est-il donc si désolant, alors qu’on n’était rien qu’une fourmilière inconnue, de faire enfin partie d’un grand empire?
—Cependant, dit le jeune officier blond, mettons-nous à leur place. Ce qu’ils font, ne le ferions-nous pas? Il est toujours désagréable d’être pris de force, que diable? Vous me direz que dans cent ans ils n’y penseront plus;—pour ceux qui vivront dans cent ans vous parlez bien;—mais pour ceux dont les chaumières sont en feu, parce qu’ils ont voulu les défendre, la question n’est pourtant pas la même.
—Un si petit peuple, une parcelle de peuple n’a pas le droit de vivre à sa guise. Il faut de grands empires pour accomplir de grandes choses.
—C’est possible. Mais vivre à sa guise dans un bon petit chez soi qu’on adore est une bonne affaire, sans contredit.
—L’amour de la patrie, bon pour les grandes nations, ne saurait être mauvais pour les petites, dit un jeune capitaine.
—Tu as d’autant plus raison, lui répondit philosophiquement le vieil officier, que ce qui est trop grand à la fin se disloque. J’ai parfois peur de toutes nos grandeurs.»
On voit que chacun parlait sans contrainte. Cela n’étonnera que ceux qui n’ont pas vécu dans les camps. La discipline n’y règne que sur les corps. Les langues y sont souvent moins qu’ailleurs asservies. L’âme libre se donne partout ses revanches.
On revint peu à peu sur la bataille de la veille et du matin.