«Ces paysans se battent comme des héros, disait celui-ci.
—Comme des diables d’enfer, répondait un robuste gaillard qui avait le bras en écharpe. S’ils avaient des chefs et de l’instruction, il ne serait pas déjà si facile d’en venir à bout.
—Mourir d’un coup de fourche n’est pas gai pour un soldat, dit un autre. Qui aurait dit à notre pauvre colonel qu’il finirait ainsi: «Quoi! pas même d’un coup de pique?» s’est-il écrié en tombant. Peste soit de cette guerre! Quelles vilaines blessures; les chirurgiens n’y comprennent rien. Ils sont tous déroutés; et que de blessés, et que de morts! Ce sont des loups, de vrais loups enragés. On les croit finis; pas du tout, ils se relèvent pour vous mordre. Encore deux victoires comme celle-là, et, si des renforts n’arrivent pas; nous ne pourrons pas tenir la campagne.
—Si nos soldats se battaient comme ces gens-là! dit un vieil officier.
—Ils se battraient comme cela, dit un soldat blessé, s’ils défendaient leurs femmes et leurs enfants, et le toit de leurs pères.»
Comme il était pâle, le pauvre soldat, et quel effort il avait fait en se relevant à demi pour faire entendre une telle vérité à son supérieur! L’officier lui répondit. Mais le soldat s’en tint là. Il était retombé: il était mort.
Le vieux musicien n’avait rien perdu de tout ce discours. Jugea-t-il qu’il en avait assez entendu ou assez fait entendre?
Tout à coup il entonna un air si enjoué, si entraînant, si gai, qu’il eût donné envie de danser même à des ermites.
C’était l’histoire d’une jeune et solide fille qui vendait son jupon pour acheter une pipe à son fiancé et qui la lui portait tout allumée à travers une grêle de balles sur le champ de bataille. Tout de suite l’humeur générale avait changé. Les plus vieux battaient la mesure; les jeunes faisaient chorus au chanteur: «Quel fameux chanteur! disait-on, et quels sons il tire de son théorbe! La bonne soirée, et qui pouvait s’y attendre!»
Le vieux chanta encore quelques chansonnettes du même genre, à la grande joie des soldats, qui de tous les coins du camp avaient fini par accourir; puis il se leva et fit ses adieux à ses nombreux amis. Quelques-uns lui firent la conduite.