«Je ne suis pas lasse,» répondait-elle.

Les heures s’envolaient pour Maroussia comme des oiseaux rapides. Son cœur était rempli d’enthousiasme. Son grand ami, bien sûr, était satisfait. La soirée de musique qu’il avait osé donner au camp lui avait appris bien des choses. En même temps que ses oreilles entendaient, ses yeux avaient regardé et jugé. Les victorieux ne chantaient pas victoire, les vaincus n’avaient donc pas à regretter leurs efforts. Oh! si on pouvait les régulariser par la concorde, si on pouvait donner de l’unité aux efforts! Si on le pouvait, bien que la lutte fût inégale, on pourrait ne pas désespérer. Tout dépendait de ce que Tchetchevik allait trouver à Tchiguirine, mais il fallait y arriver.

Quelle heure était-il? Le ciel sans étoiles ne donnait que des indications incertaines.

Voilà cependant qu’après des heures et encore des heures de marche brillèrent au fond des ténèbres, aux yeux des voyageurs, comme de petits points rouges. C’étaient les lumières de la ville. Bientôt se dessinèrent les murs et les grands bâtiments.

Il y avait quelque chose de lugubre dans l’aspect de cette sombre cité parsemée, de loin en loin seulement, de quelques lueurs tremblantes. Aucun bruit n’en venait, rien n’y attestait la vie. Ce n’était pas le silence réparateur du sommeil, mais celui de quelque inquiète attente. Le sentiment d’un danger prochain, terrible, semblait peser sur ces maisons serrées les unes contre les autres.

L’obscurité dans laquelle Tchiguirine se cachait semblait volontaire. Une vraie lumière y eût ressemblé à un signal dont aurait pu profiter l’ennemi. Les hauts clochers, les parapets, les forts, les remparts blancs par endroits, venaient sûrement d’être remis en état. C’était un bon symptôme! Les rossignols chantaient déjà comme à l’ordinaire dans les petits jardins dont beaucoup de maisons étaient pourvues. Rien ne leur disait donc, à eux, ce qui menaçait leur patrie!

Tchetchevik et Maroussia s’approchèrent de la porte de la ville. Comment cela se faisait-il? Elle ne paraissait pas gardée. La petite porte seule, il est vrai, était entre-bâillée, mais derrière, personne, pas même un portier.

Ils poussèrent la porte, qui roula sans bruit sur ses gonds. Personne ne les arrêta, personne ne les questionna. Était-ce un piége? Ils entrèrent sans aucune difficulté. Cependant, il leur sembla que les yeux de quelques rares passants, mis en mouvement sur leur chemin d’une façon inattendue, les suivaient avec persistance.

«Écoute-moi, mon frère, dit Tchetchevik à un jeune Cosaque qu’il aperçut accoudé sur la palissade d’un jardin, écoute-moi; sois un brave garçon et montre-moi le chemin qui conduit chez notre ataman.»

Le jeune Cosaque releva un peu sa coiffure, en signe de salut, et, montrant le bout de la rue, dont quelques fenêtres étaient à demi éclairées, lui dit: