Les yeux du grand ami brillèrent d’un éclat plus vif, et l’écho des montagnes répéta le refrain d’une nouvelle chansonnette:

«Dans le monde entier, on ne trouve point un malheureux aussi misérable qu’un Ukrainien chassé du pays où Dieu l’a fait naître; son devoir, s’il ne peut y vivre, est de mourir au pays de ses pères. Quoi que vous fassiez, il y mourra et vous y mourrez avec lui!»

Le cri de la mouette se fit entendre de nouveau, et il semblait que ce fût à une plus courte distance.

L’écho des montagnes répétait encore:

«Quoi que vous fassiez, il y mourra,» quand, du côté même où s’était fait entendre par deux fois le cri de la mouette, sortit du milieu des hauts joncs une étroite nacelle. Elle se dessinait sur les vagues sombres, et, glissant rapidement, elle se dirigeait vers une petite baie naturelle qui se trouvait juste en face du tombeau de Naddnéprovka.

En regardant bien, on pouvait distinguer la silhouette de celui qui menait la barque. Oui, on voyait jusqu’à son bonnet de peau de mouton.

Mais sans pouvoir même distinguer les formes de cet homme, on pouvait affirmer qu’il avait le bras ferme et habile.

Ce bras maniait la rame comme un joujou. La barque filait telle qu’un petit duvet emporté par le vent.

«Il est temps de descendre sur le rivage, Maroussia,» dit le grand ami.

Sans s’amuser à chercher le chemin le plus commode,—du reste, on n’eût même pas trouvé un sentier dans ce lieu sauvage,—ils descendirent rapidement, tournèrent une grande roche qui avait l’air d’une gigantesque barbe verte frisée, tant elle était recouverte de lierre et de mousses, et se trouvèrent enfin sur le rivage, tout près du fleuve. Les vagues mouillaient doucement les plantes du bord et y laissaient une petite frange d’écume blanche.