HISTOIRE DE L’ÉCREVISSE.

«Il y avait une fois une écrevisse, une écrevisse belle comme le jour. Elle était bonne, assez intelligente pour une écrevisse, et courageuse. Elle vivait tranquille dans son petit trou; mais voilà qu’un jour elle entendit, de tous les côtés à la fois, des cris et des gémissements. Il paraît que l’eau avait baissé, baissé à un tel point que tout ce qui vit dans l’eau commençait à perdre la tête. Elle s’était bien aperçue, depuis longtemps, que l’eau devenait rare; mais elle avait fait comme les autres, elle avait espéré que cela s’arrangerait tout seul.

«Devant tant de lamentations, l’écrevisse se dit que cela méritait réflexion. Elle devint très-pensive, et en arriva à cette conclusion qu’il serait vraiment bien utile que quelqu’un se dévouât pour aller chercher de l’eau. A qui confier une mission de cette importance?

«L’écrevisse tint conseil, mais elle ne put arrêter son choix sur personne.

«Au fond, elle n’avait confiance qu’en elle-même. Celui-ci ne connaissait pas assez le chemin, celui-là s’amuserait en route, cet autre commettrait mille imprudences. Les opinions de la plupart étaient peut-être un peu avancées. Le caractère de Pierre n’était pas sûr, et Paul était bien faible pour supporter la fatigue d’un si grand voyage, car l’eau était très-loin.

«—J’irai moi-même,» se dit-elle à la fin.

«Elle s’empare de la cruche et se met en route, escortée pendant quelques pas par les acclamations chaleureuses de tous ceux qui aimaient mieux voir travailler les autres que travailler eux-mêmes.

«—Quelle écrevisse! criait-on de tous les côtés; quelle énergie! Si elle se dépêche un peu, nous serons sauvés.» Les grenouilles pleurèrent d’attendrissement et les crapauds se pâmaient d’aise.

«Voilà mon écrevisse en route; elle ne perd pas une minute, va droit son chemin, marche, marche, marche sans même prendre son temps pour respirer.

«Mais peu à peu la fatigue se fait sentir, et l’indignation commence à gronder dans son sein.