—Très-menaçant, en effet», répondit l’ataman.
Ils s’avançaient avec la rapidité des navires que chasse la tempête.
Le grand ataman pressait son front de sa main, comme s’il y sentait une souffrance indicible.
La présence de son hôte, l’examen dont il se sentait l’objet de sa part, le gênaient. S’il allait lire dans ses pensées.... Hélas! hélas! qu’y verrait-il? Confusion, indécision, regrets amers.
Que faire? que décider? Pourquoi Dieu l’avait-il fait le chef de son peuple dans des conjonctures si difficiles? Comment échapper aux serres de l’aigle russe? et s’il fallait subir cet affront, devait-il, en montrant qu’il le subissait avec horreur, perdre jusqu’aux fruits de sa faiblesse et de sa trahison? L’élégant envoyé russe lisait comme dans un livre sur le visage du massif ataman. Le renard jouait avec l’éléphant.
Tout à coup le regard voilé de l’ataman s’éclaira comme celui de l’enfant boudeur qui découvre un jouet nouveau à ses pieds. Il venait d’apercevoir, montant l’allée qui aboutissait à la terrasse, une sorte de mendiant accompagné d’une petite fille. Ce mendiant avait un théorbe. C’était un rapsode. La distraction arrivait à point pour ce caractère apathique.
«Ces gens-là savent des chansons, dit-il en s’adressant à son surveillant, à son hôte, que je préfère à tous nos concerts.»
Il fit un signe à un Cosaque et lui donna l’ordre de laisser approcher le vieux chantre et sa petite compagne.
«Le grand ataman daignera-t-il m’entendre?» dit le vieillard, accompagnant sa requête d’un regard tellement respectueux qu’il valait le plus humble salut.
La bonté du grand ataman alla jusqu’à montrer, de sa main blanche et potelée, la place à l’angle de la terrasse où pouvait s’asseoir le musicien.