Le mendiant s’était rapproché.
«Puisque vous êtes connaisseur, dit-il, regardez tout à votre aise cet instrument, seigneur. Certes, il serait plus à sa place dans les belles mains de ces riches dames qu’entre les miennes; c’est pourtant dans les miennes qu’il restera.
—Je te vois venir, pensait le seigneur russe; tu es un rusé brocanteur, tu espères me forcer la main, et tu crois que je vais, séance tenante, t’offrir une grosse somme pour pouvoir déposer ton théorbe aux pieds de la belle Méphodiévna. A d’autres, vieux finaud!—Ainsi, dit-il, c’est là ton trésor, ta fortune?
—Ce théorbe, et ceci encore, monseigneur.»
Il tira de son sein un poignard en tout semblable à celui dans le manche duquel nous l’avions vu, chez l’autre ataman, renfermer son précieux message, semblable aussi à celui que Maroussia avait glissé un instant auparavant dans la poche de la belle-sœur de l’ataman, et qui sans doute, si c’était le même, n’y aurait donc fait qu’un court séjour.
«Par ma foi! dit le seigneur, qui avait la passion des belles armes, voilà un objet véritablement précieux;» et, tendant la main au vieillard, ses yeux brillants de convoitise lui disaient clairement: «Je veux examiner de près ce merveilleux poignard.»
Le malin vieillard, pour irriter sans doute la passion de son interlocuteur, tournait et retournait son arme, dégaînait, et faisait rentrer sa fine lame dans le fourreau, mais sans la lui mettre dans la main.
«Ce poignard est mon ami, dit-il; c’est ma défense, c’est mon armée à moi; lui et moi, quand nous sommes ensemble, nous ne craignons rien; de plus, il m’est sacré, je le tiens de mon père.
—Laissez-moi donc le toucher, dit le seigneur, je ne l’avalerai pas.
—Ce serait malsain, seigneur, même pour une jeune et robuste poitrine comme la vôtre.»