Et, cédant enfin à son envie, il le lui confia.

Le grand ataman, que cette petite scène avait distrait un instant, était retombé dans son apathie. Il en sortit comme par un sursaut. Une large goutte d’eau, de celles qui annoncent les averses diluviennes, était tombée sur sa main. Les grondements du tonnerre, sourds d’abord, s’étaient rapprochés; l’orage accourait, faisant des enjambées de géant. Le ciel était devenu en un instant sombre comme la nuit même.

«Rendez son poignard à cet homme, dit-il à son hôte, et rentrons.

—Quelle lame!» disait avec admiration le grand seigneur; et l’agitant dans sa main, il la faisait reluire à la lueur des éclairs.

«Je veux ce poignard, dit-il enfin d’une voix impérieuse au vieillard. Fais ton prix, vends-le moi!»

Son ton n’était pas celui d’un acheteur, mais d’un homme qui peut prendre et qui va prendre ce qu’il se croit bien bon de consentir à acheter. C’était un ordre, et comme le vieillard cependant se taisait, le fantasque seigneur ajouta:

«Vends-le-moi; l’argent remplace tout.

—Tout! répondit le vieil Ukrainien d’une voix qui s’efforçait de rester calme. Quoi! même l’honneur! même la liberté!

—Eh! oui! s’écria le noble seigneur, même ce que tu appelles l’honneur et ce que vous appelez, vous autres, la liberté!»

Regardant alors en face le faux vieillard et répondant sans vergogne à la pensée que la question du prétendu musicien venait de lui dévoiler: