—Pour t’emporter encore... dit l’enfant très-émue.
—Pour m’emporter, oui, répondit le grand ami. Mais il y aurait à toute force deux places dans ce traîneau, et, si quelqu’un que je sais bien voulait m’accompagner, je ne partirais pas seul.
—Quelqu’un? dit Maroussia, dont le regard s’était fixé sur Méphodiévna; quelqu’un?...» et le surplus de ce regard semblait dire: «Alors, moi, je resterai sans amis? Eh bien, s’il le faut... laissez-moi seule!» Mais cette plainte muette ne s’était même pas traduite par un soupir.
—Il ne s’agit pas de moi, dit en souriant Méphodiévna. Non. Il faut que je demeure, au contraire; et d’ailleurs la seconde place serait trop petite pour une grande personne comme moi.
—Pour bien faire, reprit le grand ami, il me faudrait un tout petit compagnon que je pusse au besoin oublier dans un pli de mes fourrures, mais dont tout de même le petit cœur me tiendrait chaud pendant une course longue et rapide. Il me faudrait un compagnon décidé à faire le même chemin que moi d’une seule traite, qui n’eût pas peur de l’hiver au nez rouge et à qui il pût convenir plus qu’à tout autre d’aller du côté même où je vais, d’aller savoir au juste, par ses oreilles et par ses yeux, ce que deviennent là-bas, là-bas, dans la cabane aux cerisiers,—tu sais, Maroussia, celle même où nous avons fait connaissance,—un père, une mère, des frères et de petites sœurs qui craignent peut-être que, pour la première fois, une place ne reste vide, à leur table, cette année, pour le repas de Noël.»
Maroussia a compris; un cri sonore est sorti du plus profond de son âme, puis un sanglot; elle se serre contre la poitrine du lion, mais à travers ses larmes brille un sourire, un sourire si plein de reconnaissance à l’adresse de ses deux amis, que leurs yeux en deviennent tout humides à leur tour.
«Ah! Noël, Noël! dans la cabane de mon père! Noël auprès de ma mère, leurs bénédictions une fois encore sur ma tête! Noël avec les petits frères et les petites sœurs tout autour! Ah! tu devines tout, tu as senti que c’était à cela que, malgré moi, je pensais depuis que le jour de la grande fête approche!»
Et de douces larmes inondaient de nouveau son charmant visage.
Les préparatifs furent vite faits; le départ eut lieu à l’instant même. Au premier abord, on ne voyait sur le traîneau qu’un seul homme enveloppé dans sa witchoura et donnant le signal du départ à un vigoureux cheval qui ne demandait qu’à partir; mais sous l’ample fourrure du voyageur, Méphodiévna, de la fenêtre, découvrait deux grands yeux bleus dont les regards attendris montaient jusqu’à elle, et clairement lui criaient: «Merci!»
Quatre jours après, le traîneau était revenu. Maroussia, le cœur rempli des bonheurs qu’elle avait donnés et reçus, Maroussia, bénie par son père et par sa mère, embrassée, mangée de caresses par ses petits frères et ses petites sœurs, fêtée par tous les voisins, par toutes les voisines, honorée par tous les amis de son père et par les inconnus eux-mêmes qui savaient que, toute petite fille qu’elle était encore, elle avait été, entre le Lion et la belle Méphodiévna, un grand serviteur de l’Ukraine, Maroussia avait repris son poste auprès de la grande amie. Elle avait renouvelé dans cette course toutes ses provisions de courage. Le proverbe a bien raison de le dire: La maison paternelle est une coupe pleine pour l’enfant altéré.