Du côté de Gadiatch, l’autre ataman, reconnu comme chef suprême, avait retrouvé son antique vigueur. On avait vu souvent à sa droite, quelquefois en avant, une amazone belle comme le jour, qui ne commandait pas, mais qui apparaissait toujours au plus rude des combats, et dont la présence avait la vertu de relever tous les enthousiasmes, de ranimer tous les courages. Elle était partout, suivie d’une sorte de petit page intrépide qui lui servait de porte-étendard, et qui, monté sur un cheval noir plein de feu, agitait son drapeau d’une main vaillante, au milieu des balles, sans souci du danger. Les soldats adoraient ce petit guerrier, il était beau comme un ange. Était-il un ange en effet, ou seulement un enfant, ou, comme quelques-uns le prétendaient, une simple petite fille de village qu’animait une flamme divine, un courage surhumain, et que rien ne pouvait faire reculer? Il était tout cela à la fois. Tout était vrai, car c’était Maroussia. C’était une Jeanne d’Arc enfant, dans un pays où le nom de Jeanne d’Arc n’avait jamais dû être prononcé qu’à l’état d’accident. Obligé d’être partout à la fois, Tchetchevik l’avait attachée à Méphodiévna. Elles étaient inséparables; qui voyait l’une voyait l’autre. Du reste, toutes les femmes s’en mêlaient, c’était vraiment la guerre sainte. Les Russes eux-mêmes ne pouvaient refuser leur admiration à ce magnifique effort.

Ah! le beau temps! les enfants des enfants de ce temps-là n’en ont rien oublié. Ce dernier élan de toute l’Ukraine, c’est la gloire, même après la défaite. Heureuses les nations petites ou grandes qui ont le droit de chanter leur Gloria victis!

L’hiver fut cette année-là d’une rigueur exceptionnelle; les corbeaux et les loups les plus aguerris tombaient morts de froid dans les bois. Plaignez les corbeaux et les loups, mais ne plaignez pas les paysans. L’hiver est leur ami. Pour eux, autour du poêle, l’été règne toujours. D’ailleurs, sous la protection des neiges amoncelées, les cabanes se gardent toutes seules. L’ennemi n’est plus à craindre; il a pris ses quartiers d’hiver dans les villes. On peut enfin soigner ses glorieuses blessures sans les cacher comme des hontes. Il n’est plus besoin de descendre dans la cave pour fourbir et réparer ses armes; on peut, comme à loisir, refaire ses munitions, étirer ses bras, et, après les avoir laissés reposer, détendre ses muscles raidis par des efforts trop continus. De village à village, on peut se reconnaître, se visiter, compter ses pertes. On pleure ses morts chéris, on célèbre leurs hauts faits; et surtout on tâche de calculer ses forces en prévision des luttes futures. Les plans et les préparatifs absorbent les chefs. Où est Tchetchevik? demandez plutôt où il n’est pas? Mais, où il apparaît le plus souvent,—ne fût-ce que pour un instant, pour tout illuminer comme un éclair,—c’est dans une retraite inaccessible, choisie et ménagée par lui à ses deux principaux aides de camp. Ai-je besoin de nommer Méphodiévna et Maroussia? Ce n’est pas là qu’on a le moins besoin de le revoir. Pour des guerriers comme Maroussia et Méphodiévna, l’inaction forcée de l’hiver, ce temps perdu paraît bien long. S’il est des minutes éternelles, ce sont les minutes inutiles.

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NOEL

Mais à quoi pense Maroussia depuis quelque temps? Sa tête blonde s’incline sur ses épaules comme un épi trop lourd pour sa tige. Afin de ne pas attrister la grande amie, elle s’efforce en vain de se redresser. Il semble qu’un rêve l’accable qui la sépare de ses amis; elle n’est plus là, ses regards voyagent au loin. Où vont-ils? où voudraient-ils atteindre? et comment expliquer que, même devant Tchetchevik, sa petite amie ait d’involontaires absences? Le cœur d’une fillette est une forêt obscure; il faut de bons yeux pour s’y reconnaître: eh bien, il a de bons yeux, le grand ami.

Celui qui ne s’inquiéterait pas des plus petites souffrances d’autrui serait-il vraiment grand? Ah! croyez-moi, les vrais forts sont toujours les plus doux. Ce matin-là, la tête de Maroussia était plus penchée qu’à l’ordinaire et ses yeux bleus plus errants en face de je ne sais quel infini; le soleil brillait cependant. A voir, de la fenêtre où l’enfant pensif se tenait immobile, la campagne, vêtue de neige tout entière, à la voir étinceler comme un miroir d’argent poli sous l’éclatante lumière du grand astre, il semblait qu’il n’eût dû venir à Maroussia que des pensées claires et joyeuses. Mais non, elle se taisait, et, si elle souffrait, ce qui paraissait bien probable, elle ne voulait rien donner de sa peine à ceux qu’elle aimait.

Le grand ami échangea un regard avec Méphodiévna. Le moment était venu de parler. Mettant le doigt sur l’épaule de Maroussia, il la tira de son rêve et appela son attention sur un traîneau, qui, tout attelé stationnait au bas de la fenêtre.

«Ne le vois-tu pas, dit-il, ne reconnais-tu pas ton favori Iskra? Il piaffe. Il voudrait déjà être parti!