Maroussia ne voyait de tous côtés que des figures sinistres.

Tout en se demandant avec angoisse ce qu’il serait sage de faire pour se tirer de ce grand danger, elle observait timidement les visages hérissés de grandes moustaches, brunis par le soleil, durs, sombres, implacables, qui l’entouraient.

Tout ce monde avait l’air, en suivant ainsi sa voiture pas à pas, de se reposer après bien des fatigues et des exploits sanguinaires. «Combien ces gens-là ont-ils tué et massacré des nôtres déjà? se disait l’enfant. N’est-ce pas terrible à penser! s’en souviennent-ils seulement, du mal qu’ils ont fait? Les figures de quelques-uns sont tristes.... Leur cœur à tous n’est pas de pierre, peut-être? Et s’ils le découvraient? Oh non! ils n’auraient pas de pitié!»

Les bœufs de Maroussia, tout en conservant leur majestueuse gravité habituelle, animés peut-être par le piétinement de cette cavalerie et caressés par la fraîche brise matinale, marchaient pourtant d’un pas un peu plus leste. Les chevaux du régiment allaient militairement, mais de temps en temps ceux qui étaient plus près de la voiture allongeaient le cou et arrachaient avec un indicible plaisir un peu de foin aux bottes qui se trouvaient à portée de leurs dents. Cela faisait frissonner Maroussia. Si une botte se détachait, si....

Tout à coup Maroussia, en jetant un regard du côté des soldats, aperçut une paire d’yeux qui étaient comme fixés sur elle. Ces yeux étaient perçants comme deux lames de poignard, et flamboyaient comme des charbons ardents. Ils la regardaient avec grande attention, oui, et avec méfiance peut-être.

Elle eut chaud et froid et pensa que tout était perdu. Mais elle se dit:

«Je dois être—comme lui

Et elle reprit courage.

Les deux officiers caracolaient en avant. L’un riait, l’autre grognait. Les soldats, eux, devenaient silencieux et comme assoupis par le ralentissement de leur allure.

Mais pourquoi les yeux de ce soldat se fixaient-ils toujours sur elle?