Toutefois, les élèves profitèrent de ce retard et de ce désordre pour donner une heure de plus au sommeil et une heure de moins au travail. Pendant qu'ils s'habillaient avec une lenteur que la cloche n'avait pas encore activée, Crébillon eut le temps de leur conter en détail l'aventure plaisante du Père Frémion, qui n'était pas remis de sa peur, et ceux-ci, en passant devant lui, se détournaient pour rire, quand ils voyaient les yeux égarés et le teint blême du sonneur muet, qu'ils saluaient de condoléances ironiques et facétieuses.
—Comment se porte le Moine-bourru? lui disaient-ils, en riant. Il paraît que cet honnête moine ne veut pas qu'on l'éveille si matin; donc, prenez garde à vous, Père Frémion: un jour, il vous pendra au bout de votre corde, et vous sonnerez vous-même le glas de vos funérailles. Notre Père, délivrez-nous de votre sonnerie! Ainsi-soit-il.
Le Père Frémion ne savait sur quelle face moqueuse faire tomber, en grêle de soufflets, l'orage de sa colère, car c'était une procession de rires et de sarcasmes, qui pourtant ne lui inspirèrent pas le soupçon qu'il eût été la victime d'un tour d'écolier. Crébillon, composant son visage avec une expression de fatalité tragique, avait l'air de compatir à sa juste frayeur.
—Eh bien! mon révérend Père, lui dit-il d'un ton lugubre, si le Moine-bourru recommence ses courses nocturnes dans le collège, c'est présage de malheur, et le diable emportera la cloche avec vous. Digne Père Frémion, le Moine vous a-t-il bien rossé? Heureusement que les indulgences, que vous gagnez chaque jour, en nous donnant le fouet le plus consciencieusement du monde, vous consoleront en paradis. N'avez-vous pas prononcé un bel exorcisme? Oh! que j'eusse voulu être là pour venir en aide au Moine-bourru!
Le Père Frémion, à voir l'air compatissant de Crébillon, eut la bonhomie de croire que le malin garçon s'intéressait à lui et ajoutait foi à l'apparition du Moine-bourru; il lui sut gré, au fond, de cette apparente bienveillance, et il se promit tout bas, de le ménager, la première fois que Crébillon mériterait la correction favorite des jésuites; ensuite le bon Père, faute de pouvoir s'exprimer avec la parole, essaya de reproduire, par la pantomime la plus expressive, tout ce qu'il avait éprouvé de souffrances morales et physiques, sous la possession du Moine-bourru. Crébillon, qui avait envie de lui rire au nez, eut beaucoup à faire pour continuer son rôle d'auditeur bénévole, et pour garder son sérieux, qui lui échappait, au souvenir de ce Moine-bourru qui n'était autre qu'un noeud coulant dans les mains d'un écolier.
Crébillon était trop enchanté du succès de sa comédie, pour ne pas tenter de la renouveler une seconde et une troisième fois, sans qu'elle fût découverte. Tout réussit au gré de ses espérances: le Père Griffon sonna encore la cloche privée de battant; le Père Frémion eut encore le poignet lié à la corde; les collégiens gagnèrent encore, a ce manège, quelques heures de bon sommeil et un sujet journalier de plaisanteries.
Mais ceux qui, ces jours-là, passèrent sous les verges des Pères correcteurs, se plaignirent d'être traités en victimes expiatoires. Le Père Griffon surtout frappait plus fort que jamais, c'est-à-dire comme un sourd.
Cependant le principal, qui n'était ni superstitieux, ni crédule, n'attribuait point les incroyables aventures des sonneurs à la magie ou à des causes surnaturelles, d'autant plus que rien ne paraissait dérangé dans l'économie de la cloche, qui avait la voix aussi claire qu'auparavant pour appeler le collège à table, à l'étude, à la récréation et au lit. Après avoir imposé de nouveaux jeûnes et de nouvelles pénitences aux deux sonneurs, sans que ceux-ci fussent parvenus à sonner la cloche du réveil; comme le Père Frémion offrait la démission de sa charge pour complaire au Moine-bourru, le principal annonça qu'il irait lui-même sonner le réveil, en dépit des timides remontrances de ses deux subordonnés qui croyaient fermement que le Moine-bourru lui tordrait le cou.
Cette nouvelle, qui fut bientôt dans toutes les bouches, ne fit que ranimer l'imagination de Crébillon, qui changea de batteries, pour conquérir encore à ses camarades l'addition de sommeil qu'il leur avait promise, et à laquelle ils s'étaient déjà accoutumés depuis quatre nuits.
Avant qu'aucun bruit de pas eût retenti sous les voûtes du collège, avant qu'aucune lumière eût brillé aux fenêtres du pavillon de l'Horloge, Crébillon sortit de son lit bien chaud, avec un héroïque dévouement, qui bravait un froid de six degrés, accompagné de la bise du nord; il alla, pieds nus, sur le palier, théâtre de ses premiers exploits, et parvint, non sans peine et sans danger, à enlever la cloche, dont il avait enveloppé soigneusement le battant avec son mouchoir; puis, il se sauva entre ses draps, avec sa lourde capture, encore indécis de l'usage qu'il en ferait.