[Illustration: Crébillon traîna la cloche jusqu'aux greniers.]

Sa première pensée avait été de faire disparaître la cloche pour toujours, comme pour la punir de tous les griefs que le sommeil des collégiens avait reçus d'elle, et il songeait à l'aller jeter dans le puits, mais il fut arrêté par cette réflexion que ce ne serait pas se délivrer à jamais d'une pareille ennemie, que de laisser la place à une autre cloche, peut-être plus grosse, plus bruyante et plus inattaquable. Il se détermina donc à lui chercher une cachette, où elle serait, du moins, en paix et en silence. Dans cette intention il s'habilla, sans faire de bruit, et quitta le dortoir, avec la cloche, qu'il avait peine à porter: il la porta cependant ou la traîna jusqu'aux greniers, et ensuite il la fit passer, par une lucarne, sur les toits: là, il choisît exprès le corps de cheminée qui communiquait avec l'appartement du principal, pour suspendre et fixer, dans l'intérieur même du tuyau de cette cheminée, la cloche, muette encore, au moyen de la corde et d'un morceau de bois attachés le plus solidement possible; ensuite il accrocha, au battant de la cloche, une longue ficelle, qu'il fit descendre dans le tuyau d'une cheminée voisine, où aboutissait le poêle de la classe de son quartier. Ces préparatifs, que l'obscurité et la gelée rendaient plus difficiles et plus périlleux, avaient été faits avec la plus grande précaution; ils ne furent terminés qu'à quatre heures du matin, au moment où le principal sortait de sa chambre pour venir lui-même dans la cour faire sonner le réveil en sa présence.

Crébillon, durant son pénible travail, avait dirigé souvent ses regards vers la fenêtre de la chambre du principal, et quand l'horloge sonna quatre heures, il se tint pour averti de rentrer au dortoir, où son absence n'avait pas été remarquée; mais, auparavant, il eut le temps de voir une partie de la scène comique à laquelle donnait lieu l'enlèvement de la cloche.

Le principal ne trouva même pas la corde qui servait à sonner la cloche, lorsqu'il ouvrit de sa propre main la petite armoire où cette corde devait être renfermée, et le Père Frémion, qui le suivait en frissonnant, s'écria que le Moine-bourru avait sans doute emporté la cloche avec la corde. Quant au Père Griffon, il se réjouissait, en sournois, de l'étonnement et de l'embarras de son supérieur. Il fallut éveiller un à un les élèves, qui s'excusèrent de leur paresse sur le silence de la cloche, et qui poursuivirent de leur gaîté matinale les deux sonneurs, qu'ils voyaient lever les yeux en l'air, à chaque instant, dans l'espoir que leur cloche reviendrait d'elle-même reprendre sa place ordinaire.

—Révérends Pères, leur disaient les complices de Crébillon, elle a pris des ailes et s'est envolée, pour devenir un astre au ciel; ou bien le diable, qui se mêle de tout, l'aura prise et fondue au feu de l'enfer. Mais ne vous désolez pas: elle est peut-être en voyage, comme toutes les cloches de nos paroisses, qui s'en vont à Rome, dit-on, pendant la semaine sainte. C'est votre faute aussi de l'avoir enrhumée, madame notre cloche, pour l'avoir fait parler trop matin. Cette cloche clochetait mal, avançant l'heure du travail et retardant l'heure du repos: le Moine-bourru fera bien de la battre un peu, pour la corriger.

Et les deux sonneurs, qui se communiquaient leurs inquiétudes relatives à la cloche absente, se félicitaient d'être justifiés de tout soupçon de négligence, par la déconvenue du principal, et ils en augurèrent qu'une puissance invisible empêchait l'usage des cloches dans le domaine de la Compagnie de Jésus; ils supportaient donc avec résignation les épigrammes et les rires de la gent écolière.

Le principal était moins résigné à tolérer la soustraction de la cloche, qu'il ne pouvait attribuer à des voleurs du dehors; il pensait qu'un collège sans cloche était semblable à un corps sans âme, et jugeant bien que ceux-là seuls étaient capables d'avoir fait le coup, qui avaient intérêt à le faire, il n'en accusa que ses élèves: en conséquence, il assembla les Pères Jésuites en conseil secret et leur demanda leur avis, après avoir hautement exprimé le sien, qui fut de briser, par un redoublement de sévérité, cette espèce de rébellion contre la discipline de la maison, et de retrouver, à force de menaces et de punitions, la cloche volée et le voleur. La fable du Moine-bourru n'invitait personne à la tolérance, et les moyens de rigueur les plus redoutables furent adoptés dans cette espèce de concile.

—Mes enfants! dit d'un air paternel le principal, qui avait réuni tous les élèves autour de lui dans la grande salle des distributions de prix, vous devez connaître celui d'entre vous qui s'est rendu coupable de vol et de désobéissance, en dérobant et en cachant la cloche du collège. Il est de votre devoir de vous séparer de l'auteur d'un acte aussi répréhensible, en me le désignant vous-mêmes: ce que je vous somme de faire immédiatement.

Les élèves ne bougèrent pas et se turent, comme s'ils n'avaient pas entendu cette sévère admonition, ou comme s'ils n'avaient rien à y répondre; les têtes, les yeux, demeurèrent immobiles, et quelques ricanements étouffés circulèrent seulement de rang en rang. Crébillon, qui se tenait derrière un pilier, pour mieux juger des dispositions de l'assemblée, faisait le geste de se dénoncer lui-même, mais ses voisins l'en empêchèrent, en lui rappelant leurs conventions mutuelles.

—Jeunes élèves, je vous laisse réfléchir jusqu'à demain après la messe! reprit le principal, d'un ton qui témoignait de son mécontentement; j'espère que vous n'attendrez pas le terme de ce délai, pour me signaler le coupable; mais, passé l'instant de l'indulgence, il sera trop tard pour le repentir; alors vous serez tous compris dans le châtiment, et condamnés, sans rémission, à dix jours de jeûne, et à un mois de retenue, pour copier chacun dix mille vers latins. Nous verrons bien si ces mesures extrêmes réussiront mieux que le bon conseil et la persuasion, pour vaincre vos résistances criminelles.