Dès que le principal se fut retiré, avec la ferme volonté de ne pas fléchir devant l'obstination la plus intrépide, les écoliers tinrent conseil entre eux, à leur tour, et comme le voleur de la cloche courait grand risque d'être chassé du collège, après avoir reçu le fouet à outrance, il fut résolu, à l'unanimité, que le secret serait gardé inviolablement, puisqu'en tous cas il n'était pas possible de fouetter et de chasser tous les élèves. Crébillon, qui ne voulait pas être en reste de générosité avec ses camarades, leur jura de tourmenter tant et si bien leurs persécuteurs, qu'il les forcerait à quitter l'offensive et à demander merci. Après un discours d'apparat, dans lequel on eût retrouvé en germe les défauts et les beautés des tragédies qu'il devait composer plus tard, il s'empressa de réaliser ses promesses, en recommençant, à lui seul, la lutte avec le principal et ses sonneurs.

Il attira donc immédiatement, par une des ventouses du poêle, l'extrémité de la ficelle qu'il avait attachée au battant de cloche, et qu'il avait ensuite fait descendre, du haut du toit, dans la cheminée voisine de celle où la cloche était suspendue: le battant, mis en branle par la ficelle, vibra dans le tuyau de cette cheminée, en remplissant d'un murmure prolongé les six étages du bâtiment. Les petits mutins applaudirent à ce coup de théâtre qu'ils n'avaient pas prévu, et le régent, qui accourut à cette révélation du bronze sonore, chercha en vain, dans tous les coins du quartier, dans les pupitres et sous les bancs, la cloche invisible qu'on entendait encore frémir sourdement.

Ces sons de cloche se répétèrent plusieurs fois par jour, grâce à l'ingénieux artifice de la ficelle, que Crébillon s'était réservé de tirer seul à sa convenance, en temps utile. Les Pères jésuites et leurs domestiques se lassèrent bientôt de rechercher l'endroit d'où partaient ces sons de cloche, grossis et dénaturés par l'écho de la cheminée. A chaque vibration de la cloche, le principal tressaillait de colère et adressait des voeux au Ciel pour découvrir le démon qui présidait à cette sonnerie mystérieuse; les deux sonneurs, les bras croisés, s'indignaient contre la malicieuse audace du Moine-bourru; les écoliers se divertissaient de cette comédie tintinnabulante, ainsi qu'ils l'appelaient en riant aux éclats, comme s'ils n'eussent pas dû payer l'amende. Le lendemain arriva, le délai fatal était expiré, et il ne se trouva pas, dans tout le collège, un délateur: jeûnes, arrêts, pinsums, de commencer.

Le proviseur ne fut pas moins persévérant que les petits révoltés, qui supportaient la punition générale avec un entêtement unanime; le supplice perpétuel de leurs régents, que la cloche narguait sans cesse, suffisait à leur plaisir et à leur vengeance. La règle quotidienne du collège semblait interrompue: les repas, les classes, le lever et le coucher n'étaient plus indiqués que par ordre verbal, puisque la cloche faisait défaut; quant aux récréations, elles avaient complètement cessé, et il fallait, du matin au soir, tenir la plume, qui s'usait plus vite que la patience des condamnés.

Mais cette cloche, qui avait disparu et qu'on ne retrouvait pas, se faisait entendre sans cesse, comme un gémissement, au milieu de la nuit, depuis que Crébillon avait eu l'adresse de faire passer, dans son dortoir, une seconde ficelle, qu'il agitait tout doucement, sans sortir de son lit. Chaque fois que le son se renouvelait, tout le collège était en rumeur, et le principal, armé d'un flambeau, conduisait les recherches jusque dans les caves, au lieu de les diriger du côté des toits. Enfin, on mit tant de monde en sentinelle, que Crébillon se vit forcé, sous peine d'être découvert, de supprimer sa diabolique sonnerie. Pendant deux jours, la vigilance des subalternes et des supérieurs fut aux écoutes, et la cloche demeura muette, si ce n'est qu'une hirondelle, en sortant de son nid, ébranla d'un coup d'aile le battant, qui retentit encore comme une harpe éolienne.

Cependant les arrêts continuaient avec plus de rigueur, sans que le clocheteur fût dénoncé par ses complices, sans que la cloche absente eût été remise à sa place.

Le Père Frémion et le Père Griffon ne doutaient pas que le Moine-bourru ne fût le seul coupable, et comme ils s'obstinaient à le dire à tout venant, on les avait relégués, en observation ou en pénitence, dans les caves: là, ils puisaient du courage dans les tonneaux, qu'on ne leur avait pas donnés à garder; c'est de cette manière qu'ils dissipaient leurs frayeurs, au point de braver le Moine-bourru lui-même, quand ils étaient ivres.

Le proviseur, furieux d'une résistance qu'il ne parvenait pas à vaincre, eut recours à des ordonnances aussi cruelles qu'injustes: il déclara que, tous les jours, dix élèves, choisis entre les plus mauvais sujets, seraient fouettés extraordinairement, et aussitôt il désigna ceux qui subiraient d'abord la peine du fouet. Crébillon fut compris dans cette première fournée, et le Père Griffon, qui était chargé d'exécuter la sentence, acquitta les vieilles dettes de son propre ressentiment, jusqu'à ce qu'il eût le bras fatigué de frapper sur ce malin garçon, qui ne lui épargnait pas les égratignures et les coups de pied. Le martyr ne pardonna pas à son bourreau, et, sous les verges même, il ne rêvait qu'aux représailles.

Les choses avaient été poussées si loin de part et d'autre, qu'il n'était plus possible de continuer la lutte, sans péril pour l'auteur de ce désordre collégial, et les élèves, à qui Crébillon offrait de se livrer lui-même au terrible jugement de la Compagnie de Jésus, lui répondirent généreusement qu'ils recevraient tous le fouet, après lui.

Néanmoins, Crébillon, inquiet des graves conséquences d'une rébellion générale qui persistait depuis plus de quinze jours, résolut de remettre enfin la cloche à sa place, sans en avertir personne, dans l'espérance que cette restitution volontaire apaiserait le ressentiment du principal. On avait abandonné les veilles de nuit, depuis que la cloche ne se faisait plus entendre. Crébillon se leva donc, la nuit même, monta sur le toit et en redescendit avec la cloche, qu'il se disposait à replacer, tant bien que mal, à l'endroit où il l'avait prise, lorsqu'il vit d'en haut la lueur d'une lanterne errer sous la galerie du rez-de-chaussée et un homme s'avancer lentement dans l'ombre des arcades. Il reconnut le Père Griffon, qui ouvrit la porte des caves et disparut. Crébillon avait une vengeance à exercer contre ce Père fouetteur, qui, dans l'exercice de ses fonctions, ne les ménageait guère: ne voulant pas perdre une si bonne occasion de le surprendre en flagrant délit de vol et d'ivrognerie, quoique à demi vêtu, transi de froid et plein de sommeil, il s'empressa de descendre dans la cour et de suivre les pas du père Griffon, sans avoir pris le temps de se débarrasser de la cloche, qui entravait un peu sa marche, mais dont le battant immobile était encore prudemment emmaillotté.