[Illustration: Crébillon renverse le père Griffon, et sautant par-dessus lui, balance la cloche à ses oreilles.]
La porte des souterrains était demeurée ouverte derrière le Père Griffon, qui, sous prétexte de guetter le Moine-bourru, allait visiter le meilleur vin des révérends Pères. Crébillon, conduit par la traînée de lumière que projetait la lanterne, traversa plusieurs caves, à la suite du sourd, qui ne se retournait point, au bruit d'un pas réglé sur le sien, et qui, aussitôt arrivé à son but, s'agenouilla devant une barrique, et la tint amoureusement embrassée, en collant sa bouche au robinet qu'il avait ouvert. Crébillon le regarda humer à longs traits le vin qui dégouttait de son menton, et ne le troubla point dans cette opération consciencieuse; mais, dès que les yeux de l'ivrogne se fermèrent voluptueusement et que sa tête dodelina comme celle d'un enfant au sein de sa nourrice, il décapuchonna le battant de la cloche et s'élança tout à coup sur l'ivrogne, qu'il renversa en arrière; puis, sautant par-dessus lui, les jambes écartées, il balança la cloche à ses oreilles, avec un carillon à rendre sourd quiconque ne l'eût pas été déjà comme le Père Griffon.
Celui-ci, spontanément dérangé dans la plus délicieuse orgie, n'eût pas été plus épouvanté par les trompettes du jugement dernier; il crut que la voûte et les six étages du bâtiment s'écroulaient sur lui, et, avant de rouvrir les yeux, il jeta des cris aigus: il entendait à peine la cloche qui sonnait à lui briser le tympan, mais, ayant essayé de se redresser sur ses mains, il retomba la face contre terre, en voyant une espèce de monstre qui lui faisait d'effroyables grimaces et qui suspendait au-dessus de sa tête une cloche en branle, comme pour le coiffer de ce bonnet d'airain. La lanterne, qui avait roulé à terre sans s'éteindre, éclairait de bizarres reflets cette scène burlesque et fantastique. Le père Griffon se persuada qu'il était au pouvoir du Moine-bourru, et redoubla ses hurlements, que couvrait le son de la cloche.
Crébillon jouissait de l'effroi du malheureux ivrogne, à ce point qu'il oubliait de faire une prudente retraite, avant que tout le collège fût éveillé par les sons de cloche et les cris lamentables, qui retentissaient au fond des caves; il ne cessait de tinter, comme pour un mort, et chaque fois que le battant frappait en cadence les parois métalliques de la cloche, il piétinait le corps de son ennemi étendu à terre sans force et sans mouvement; mais, pendant qu'il s'enivrait de cette douce vengeance, de même que le pauvre Griffon s'était enivré de vin vieux, il sentit s'imprimer, sur ses épaules presque nues, la meurtrissure d'un coup de fouet, qui lui arracha une exclamation de douleur et de surprise: il arrêta sa sonnerie, pour voir d'où lui venaient les coups qui lui labouraient le dos et les reins, et il aperçut la robe du Père Frémion, lequel n'avait pas trouvé de langage plus expressif que son fouet à lanières, pour exorciser le Moine-bourru, qu'il n'eut pas le temps de reconnaître pour un être humain assez peu redoutable; aussi, ne resta-t-il pas bien convaincu que son terrible fouet avait frappé sur de la chair vive, quand Crébillon eut écrasé la lanterne avec son pied et se fut enfui, à tâtons, avec la cloche qui murmurait entre ses mains, jusqu'au dortoir, où il se fourra dans son lit, tout tremblant de froid et d'anxiété, sans se dessaisir de cette cloche accusatrice, qu'il se repentait de n'avoir pas lancée à la tête du Père Frémion.
Celui-ci était tellement épouvanté dans les ténèbres où le laissa Crébillon, qu'il eut peine à rassembler ses idées, lorsqu'on accourut avec des flambeaux: il expliqua, par signes, que, guidé par les sons de la cloche, il était arrivé dans la cave, au moment où son collègue luttait contre un démon, qui ne pouvait être que le Moine-bourru. Quant au Père Griffon, qui gisait dans une mare de vin et qui n'avait pas recouvré sa raison, il déclara ne pas savoir comment il se trouvait dans la cave, au lieu d'être à son poste de garde; il jura que c'était le Moine-bourru en personne, qui l'avait attiré dans un piège et lui avait fait souffrir tous les tourments du purgatoire: la description de ces tortures infernales déguisa l'état de trouble où l'avaient mis le vin et la peur.
Le principal ne savait plus que penser de ces incompréhensibles apparitions; il refusa de se recoucher, et passa le reste de la nuit à parcourir les cours, les caves et les bâtiments, sans rien voir ni rien entendre de surnaturel. Le Moine-bourru, par suite de cette aventure merveilleuse, obtint de nouveaux témoignages, en faveur de son existence réelle, qui dès lors fut dûment constatée.
Crébillon, qui avait fait semblant de dormir, malgré tout ce tumulte, ne répondait pas aux questions de ses camarades; il feignit d'être malade, le lendemain matin, et ne se leva point en même temps que les autres. Il n'osait remuer en son lit, parce que le moindre son de cloche eût amené la découverte de cette cloche dans ses draps et la preuve irrécusable de sa culpabilité. Il avait pourtant cherché, dans son cerveau, le plus sûr et le plus prompt expédient pour se débarrasser de cet incommode et dangereux corps de délit. A peine les dortoirs furent-ils déserts, qu'il s'habilla précipitamment et emporta la cloche, avec bonheur, dans la chambre de la Correction, qu'il trouva toute grande ouverte, par suite d'une distraction et d'un affolement du Père Griffon.
C'était dans cette chambre que les Pères fouetteurs enfermaient leurs provisions de bouche et les nombreux cadeaux qu'ils recevaient des parents et des écoliers, comme ces galettes de farine et de miel que le sage et pieux Énée présente à Cerbère, dans l'Énéide de Virgile, pour endormir la férocité de ce chien à trois têtes.
Crébillon était descendu, frais et riant, au quartier, avec un objet soigneusement entouré de papier, qui circula de pupitre en pupitre, avant que les Pères Frémion et Griffon allassent rendre visite à leur buffet pour se remettre des fatigues morales et physiques de la nuit; ils avaient aussi besoin d'un surcroît de forces, dans la distribution quotidienne des corrections ordinaires et extraordinaires, qu'ils avaient charge d'administrer aux incorrigibles écoliers. Le Père Griffon tira de l'armoire une monstrueuse andouille de Troyes, qu'il avait goûtée la veille; mais il n'y eut pas plus tôt mordu, qu'il jeta bien loin cette andouille et porta les mains à sa joue, en hurlant: «O mes dents!» Pendant ce temps-là, le Père Frémion découvrait, avec stupeur, dans la peau de l'andouille, un battant de cloche, qu'il eût été difficile d'entamer d'un coup de dent. Le Père Griffon, encore stupéfait de cette trouvaille, continuait à gémir, en tenant sa mâchoire endommagée et en marchant à grands pas sur les dalles qu'il frappait rageusement du pied; tandis que le Père Frémion soulevait la croûte d'un magnifique pâté d'Amiens, pour y chercher des compensations gastronomiques: son couteau rencontra une telle résistance, que la lame se brisa, et le pâté entr'ouvert étala, aux regards des deux gourmands confondus, la cloche elle-même, silencieusement assise dans le saindoux et occupant la place de trois ou quatre succulents canards, que les écoliers étaient en train de dévorer à belles dents, sans songer à cette même cloche, dont l'agréable son avait tant de fois charmé l'attente de leurs estomacs vides, à l'heure du repas!
Cloche et battant furent emportés, tout luisants de graisse, dans le cabinet du principal, qui ne sut jamais ni où ni comment on les avait retrouvés. Le jour même, les Pères correcteurs, remarquant parmi les élèves du quartier de la classe de cinquième, des sourires railleurs sur toutes les bouches comme dans tous les yeux, et flairant une agréable odeur d'ail et de charcuterie, qu'ils ne pouvaient méconnaître, devinèrent la destination qu'avaient eue la chair de l'andouille et le contenu du pâté; ils en gardèrent rancune aux voleurs gastronomes: ceux-ci portèrent longtemps les marques des verges, qui ne les avaient pas ménagés, surtout Crébillon, qui fut soupçonné, sinon convaincu d'être l'auteur de l'enlèvement de la cloche et de sa disparition: il avait, d'ailleurs, assumé sur lui seul la responsabilité du vol de l'andouille et du pâté, par une belle indigestion, dont il était difficile d'accuser la maigre chère du collège, c'est-à-dire, les lentilles, les haricots, les pois-chiches, le fromage et l'eau claire.