Le bon curé fut touché de ce premier élan de la vocation religieuse; il rappela néanmoins à Valentin que son devoir était de rester avec sa mère et de travailler pour elle. Puis, il s'informa des moyens que l'enfant aurait de gagner quelque chose, en essayant de faire un métier et de se destiner à une profession industrielle. Mais Valentin répondit, d'un ton déterminé, mais non sans rougir, qu'il ne se sentait propre à aucun métier, et qu'après s'être longtemps consulté dans son for intérieur, il n'aspirait qu'à devenir un grand savant.
—Un grand savant! s'écria le curé, surpris d'entendre un enfant de la campagne exprimer un pareil désir. N'est pas savant qui veut, mon cher petit! Mais il n'y a pas encore de temps perdu, et l'on verra plus tard quel savant tu peux être.
—Je ne demanderais qu'à savoir lire et écrire, dit gravement Valentin; le restant viendrait tout seul.
—Lire et écrire! répéta le curé en riant: un savant, en effet, ne peut demander moins. C'est bien fâcheux que je parte demain, mon ami, car, à voir ton ardeur pour apprendre, je crois bien que tu saurais lire et écrire dans deux ou trois mois.
—Vous êtes si bon, monsieur le curé, reprit l'enfant, que vous me donnerez bien, ce soir, ma première leçon de lecture?
Le curé, étonné, enchanté de l'ardeur extraordinaire que manifestait cet enfant de neuf ans, commença sur-le-champ à lui donner la leçon de lecture que Valentin sollicitait, et il se servit, pour cela, de son bréviaire, n'ayant pas d'autre livre à son service. L'enfant était tout yeux et tout oreilles; il se rendit compte non seulement de la forme des lettres, mais il en retint la valeur, le son et l'usage, de telle sorte qu'il comprenait déjà leurs rapports entre elles et qu'il les liait l'une à l'autre pour composer des syllabes et des mots. Il écoutait attentivement la démonstration et l'explication que lui donnait son maître, et il répétait de la manière la plus fidèle ce qu'il avait entendu. Jamais intelligence plus spontanée, jamais intuition plus lumineuse, ne s'étaient révélées chez un enfant. Le bon curé était émerveillé; il encourageait son élève et ne se lassait pas de lui adresser des éloges. Il n'interrompit sa leçon que par un frugal repas qu'il fit partager à cet enfant si bien doué et si bien inspiré, qui oubliait le boire et le manger pour s'instruire, en profitant de l'obligeance infatigable de son premier instituteur. La leçon ayant été reprise, au sortir de la table, ce fut l'élève qui fatigua le maître. Celui-ci ne revenait pas de sa surprise, et il eut de la peine à croire que le petit lecteur ne connaissait pas ses lettres, avant d'être venu au presbytère de Montglas. Valentin ne songeait pas à retourner auprès de sa mère, et il eût volontiers suivi à pied le curé jusqu'en Lorraine, pour savoir lire. Le soir venu, le curé se vit obligé de le garder au presbytère et de lui faire un lit, où l'enfant se coucha tout habillé; il aurait préféré ne pas interrompre la leçon, la seule que le digne curé lui avait donnée, et cette leçon il la repassa dans sa mémoire durant la nuit entière, au lieu de dormir. Sa préoccupation était d'avoir un livre, dans lequel il pourrait, sans les conseils du maître, s'exercer à la lecture, car il en avait retenu les premiers éléments, et dès que le jour parut, il se remit à étudier tout seul, avec une incroyable perspicacité, ce qu'il se souvenait d'avoir appris la veille dans le bréviaire.
Le curé de Monglas ne pouvait ajourner son départ, mais il le retarda de quelques heures, pour donner encore une leçon à Valentin et pour le conduire chez un gros fermier voisin, qu'il pria de recueillir et d'employer dans sa ferme cet enfant, qui ne demandait qu'à gagner son pain de chaque jour.
Ce fermier était un avare égoïste et brutal, qui ne prenait conseil que de son intérêt personnel et qui n'aurait pas donné un liard à un pauvre, si ce liard ne lui eût pas rapporté un sou: il fit mine pourtant d'avoir égard à la recommandation pressante du curé, et il consentit à promettre la nourriture et le gîte à cet enfant, qui serait chargé de conduire les dindons aux champs et de les garder du matin au soir. Le curé n'en demanda pas davantage, et comme il était bon et charitable, il pensa que le fermier le serait aussi à l'égard d'un orphelin, qu'on lui confiait en le priant d'en avoir soin.
Valentin aurait voulu que le curé lui laissât un livre, pour y étudier ses leçons, mais le curé n'avait que son bréviaire; cependant il trouva, dans un coin, un Catéchisme, à moitié déchiré, que son enfant de choeur y avait oublié, et il le donna, faute de mieux, à Valentin, qui le reçut avec reconnaissance; il lui donna, en outre, quelque argent, et, comme il lui rappelait, en montrant une vieille carte de géographie clouée au mur, que le but de son voyage était l'ermitage de Sainte-Anne, près de Lunéville, où il comptait finir ses jours, l'enfant lui dit, avec attendrissement, qu'il se promettait bien de l'y rejoindre, dès qu'il serait devenu savant: ce qui était le but invariable de ses espérances.
—Vous plaît-il, M. le curé, lui dit-il, de me laisser, en souvenir de vous, cette carte que vous n'avez pas l'air de vouloir emporter à Sainte-Anne?