—De grand coeur, je te la donne, mon ami, reprit le curé en souriant, mais que feras-tu de cette carte, si je ne suis pas là pour t'enseigner son usage? C'est un grimoire inintelligible pour toi.
—Oh! que non pas, M. le curé! repartit l'enfant, qui se redressa d'un air capable; j'en ai vu déjà une chez M. le bailli d'Arthonay, il y a un an, quand mon père m'y mena avec lui, et comme je la regardais à pleins yeux, le commis de M. le bailli eut la bonté de m'expliquer tout ce qu'on trouvait sur cette carte, les routes et les chemins, les rivières et les cours d'eau, les collines et les vallées, les bois et les champs, les clochers et les paroisses, les villages et les villes. C'est plus aisé à comprendre que la lecture, et je me reconnais là-dedans, comme si je voyais tous les lieux qui y sont représentés. Oh! la belle chose que la géographie!… N'est-ce pas ainsi qu'on appelle la science qui fait connaître les pays, sans y être et sans les avoir sous les yeux? Je donnerais deux doigts de ma main, pour posséder cette science-là!
Le curé était touché et émerveillé d'une pareille envie d'apprendre et de savoir, chez un enfant qui annonçait ainsi ses dispositions naturelles à l'étude et qui promettait de ne pas rester en route dans la voie de l'instruction, s'il avait le bonheur d'arriver au but, sous la protection de Dieu. L'enfant remercia le curé de toutes ses bontés et s'engagea très sérieusement à venir le rejoindra en Lorraine.
Valentin entra aussitôt en fonctions dans la ferme: on mit sous sa garde une vingtaine de dindons, qu'il devait conduire tous les jours dans les pâtures et qu'il ramènerait tous les soirs à la ferme. On lui donna, pour sa nourriture de la journée, deux livres de pain et un morceau de fromage, en lui disant qu'il aurait de quoi boire dans les ruisseaux, ainsi que ses dindons; on lui remit, pour sa défense contre les renards et aussi pour celle de ses bêtes, une petite houlette armée d'un fer tranchant, avec une corne ou cornet rustique, dont il se servirait pour appeler à son aide, s'il avait besoin d'avertir les domestiques de la ferme.
Il avait serré soigneusement sous ses habits délabrés le Catéchisme et la carte de géographie, que le bon curé lui avait donnés en partant, et il était impatient de s'en servir souvent pour son instruction élémentaire, car il se sentait capable d'apprendre à lire, en peu de temps, au moyen des notions premières qu'il avait acquises dans ses deux leçons. Quant à la géographie, c'était une science dont il avait toujours eu l'instinct et qui semblait s'offrir d'elle-même aux préférences et aux habitudes de son esprit. La condition infime et subalterne qu'il avait acceptée sans répugnance lui offrait les deux biens du monde qu'il appréciait le mieux: la liberté et le repos. Il se félicitait de pouvoir vivre seul, au milieu des champs, en gardant les dindons, sans avoir besoin de se trouver en contact avec les hommes.
Ce fut donc dans la solitude, en face des charmants tableaux de la nature champêtre, que Valentin commença un cours d'études générales, sans autre guide que son bon sens inné et sa raison supérieure à son âge, sans autre maître que son intelligence naturelle et son désir de s'instruire. Par un effort inouï de volonté et de patience, il apprit à lire couramment, en concentrant sa pensée sur chaque ligne, sur chaque page de ce Catéchisme qui lui tenait lieu d'Alphabet et de Grammaire. Ce n'est pas tout: il avait pris un crayon, sur la table du bon curé, avec quelques feuilles de papier blanc qu'il conserva comme un trésor, pour y tracer des lettres et des mots bizarrement caractérisés par des traits d'écriture informes et qu'il imitait tant bien que mal, d'après le texte imprimé de ce Catéchisme dans lequel il avait pris toutes ses leçons de lecture. Il écrivait donc d'une manière barbare et incorrecte, mais il avait fini par savoir lire si parfaitement, qu'il lut et relut à plusieurs reprises tout ce qui restait du Catéchisme, où il apprit les dogmes fondamentaux de la religion catholique et les premiers principes de la morale.
Son instruction en géographie ne fut pas poussée au-delà de l'étude minutieuse de la carte qu'il possédait, et cette étude minutieuse lui permit de se rendre bien compte de la configuration géographique d'une province de France, que cette carte lui mettait sous les yeux. Il ne lui manquait plus que des livres pour faire des progrès rapides dans une science qui se prêtait bien à la nature de son esprit exact et méthodique. Un heureux hasard le servit à souhait pour encourager ses dispositions à la connaissance de la géographie. Un vieux berger, qui menait paître ses moutons dans une prairie voisine, entra en rapport avec lui et le prit en amitié: ce berger lui donna les premières notions de l'astronomie, en lui indiquant la place que les étoiles occupaient dans le ciel selon la saison de l'année, et Valentin apprit de la sorte les noms des astres qu'il reconnut bientôt, d'après leur position, avec autant de certitude que son maître lui-même. Il comprit dès lors, par une espèce de divination, les rapports qui devaient exister entre la position des astres au ciel et celle de toutes les régions de la terre, les unes à l'égard des autres. C'étaient encore des livres qui lui faisaient défaut pour l'enseignement approfondi de la géographie, de cette science, qui lui semblait la plus belle et la plus utile de toutes.
Le vieux berger, qui devint son guide et son ami, lui apprit, en outre, tout ce qui composait le savoir et l'expérience des bergers, c'est-à-dire les propriétés des herbes et des plantes, la médecine usuelle de l'homme et des animaux, les signes du temps, les pronostics des saisons, les époques de tous les travaux des champs et mille détails secrets de la vie pastorale et agricole. Valentin était toujours aussi mal vêtu, aussi mal nourri, aussi mal couché; mais il semblait indifférent à ces privations, parce qu'il s'absorbait dans l'étude et dans la méditation. Il était dit, cependant, que sa destinée ne le condamnait pas à garder les dindons toute sa vie, et il pensait quelquefois à rejoindre en Lorraine le bon curé de Monglas, qui l'avait engagé à y venir. Il était toujours aussi misérable, et l'avare fermier ne lui avait pas donné depuis six mois une seule pièce d'argent, lorsque sa situation changea, par force majeure, sans s'améliorer.
Un soir, un de ses dindons manquait à l'appel: il le chercha en vain; un renard l'avait emporté. Il rentra tristement à la ferme et n'osa pas avouer l'accident arrivé à une de ses bêtes. Il espérait la retrouver, et il partit, le lendemain, de meilleure heure, pour recommencer des recherches qui lui portèrent malheur. Pendant qu'il s'écartait imprudemment de son troupeau de dindons, le renard revint à la charge et en prit encore un, dont les cris désespérés avertirent trop tard le malheureux gardien: il eut beau courir après le renard, en lui jetant des pierres, il dut revenir à ses dindons, qui faisaient entendre des plaintes lamentables et qui se rangèrent autour de lui, comme pour l'inviter à les défendre. Il demeura indécis, tout le jour, sur le parti qu'il avait à prendre; puis, le soir venu, il ramena ses dindons à la ferme et n'y entra pas avec eux, tant il redoutait la colère de son patron. Il avait résolu de chercher fortune ailleurs, et il s'en alla passer la nuit dans la maisonnette roulante du vieux berger, qui le consola le mieux qu'il put et qui lui offrit de partager avec lui les chétifs profits de sa bergerie.
—Non, répondit Valentin, j'aurais trop peur de rencontrer le fermier qui me demanderait compte des deux dindons que le renard m'a volés et que je serais bien en peine de lui rendre. Demain, je décamperai, au point du jour, et je serai bientôt hors de la portée de ce méchant maître, en suivant la route de Langres….