—Bonté divine! s'écria le berger, chagrin de ce projet qu'il essaya de combattre: il y a vingt lieues d'ici à Langres.

—Je n'en avais compté que dix-sept, sur la carte que je sais par coeur, dit l'enfant. Ce n'est rien que vingt lieues à faire: j'arriverai donc à Langres, en moins de deux jours de marche…

—Oui, bien, reprit le berger, mais, pendant ces deux jours, il faut manger et se reposer, et tu n'as pas un sou vaillant.

—Oh! dit Valentin, on trouve du pain partout, et l'on couche dans les granges. Ce n'est pas ce qui m'inquiète.

—Tiens, voici deux écus, qui pourront payer tes frais de route, objecta le bon berger, car on ne se nourrit pas gratis en ce monde, et les bourses ne s'ouvrent pas plus aisément que les coeurs. Il serait plus sage peut-être de retourner à la ferme et de dire à ton maître: «Le renard a pris deux de vos dindons, mais je viens vous offrir en échange deux écus qui les valent…»

—Il m'accuserait d'avoir vendu ses bêtes, interrompit Valentin, et de ne lui rendre que la moitié du prix de la vente. Il recevrait l'argent, et me battrait, par-dessus le marché. Nenni, je ne veux pas m'y risquer. Aussi bien, j'ai foi dans la Providence qui n'abandonne pas les gens, quand on se recommande à elle. Priez pour moi, mon digne ami, et moi, je prierai pour vous, de loin ou de près.

Valentin exécuta donc son projet tel qu'il l'avait conçu: il partit, dès l'aube, après avoir fait ses adieux au vieux berger, en le conjurant de présenter au fermier des excuses de sa part, avec la promesse de restituer tôt ou tard la valeur des deux dindons que le renard lui avait pris. Il n'emporta que sa corne, qui pouvait lui être utile, et une longue corde, qu'il tortillait en guise de ceinture autour de ses reins; il avait accepté aussi un bâton noueux en bois de houx, que le berger lui donna pour se défendre contre les chiens errants ou même contre les loups, qu'il viendrait à rencontrer sur son chemin. Il n'avait pas de but déterminé, en se dirigeant vers la ville de Langres, et il ne songeait qu'à s'éloigner de la ferme où il n'aurait eu rien de bon à attendre. Il marcha donc à grands pas, pendant plus de trois heures, et ne suspendit sa marche, que pour faire honneur aux provisions que le vieux berger avait mises dans son havresac. Valentin s'était arrêté au bord d'une petite rivière, assez profonde, qui longeait la route, à dix ou douze pieds en contre-bas de la chaussée. Il mangeait de bon appétit, et rêvait aux circonstances imprévues qui allaient décider de son avenir, lorsqu'il entendit le trot d'un cheval qui s'approchait de son côté, mais il se trouvait dans un fond ombragé, d'où l'on n'apercevait pas la route. En ce moment, le cavalier, qu'il ne pouvait voir, venant à passer à peu de distance de lui, fut tout à coup désarçonné par sa monture, qui l'envoya tomber, la tête en avant, dans la rivière. Cet homme ne savait pas nager et il aurait été noyé infailliblement, si Valentin, qui ne savait pas nager davantage, n'eût fait acte de courage et d'adresse pour le sauver. L'enfant eut assez de présence d'esprit, en face du danger que courait cet homme, pour lui porter secours à l'instant: il déroula rapidement la corde qu'il avait autour de son corps, fit un noeud coulant à l'un des bouts de cette corde, et la lança si adroitement, au milieu de la rivière, que le noeud coulant saisit par le cou le malheureux qui se noyait et le ramena, presque étouffé, au bord de la rivière. Valentin avait reconnu son ancien maître, le redoutable fermier, et celui-ci, qui avait repris pied dans l'eau, la corde au cou, reconnaissait aussi son petit gardeur de dindons.

—C'est donc toi qui veux m'étrangler, mauvais sujet? lui cria-t-il d'une voix haletante.

—Moi, vous étrangler, Monsieur! répondit Valentin, stupéfait d'une pareille accusation: moi, vouloir vous faire du mal, lorsque sans mon assistance vous alliez périr!

—Je te conseille, petit fourbe, de me donner le change! murmurait le fermier qui n'était pas encore sorti de l'eau, mais qui ne courait plus aucun danger. Tu as voulu m'assassiner, pour m'empêcher de te punir, comme un voleur que tu es!