—Moi, un voleur! repartit Valentin, avec indignation: moi qui viens de vous sauver la vie!

—Attends-moi, friponneau! s'écria le fermier, dont la colère n'avait fait que s'accroître. Je vais te payer ma vieille dette, voleur de dindons, et je me servirai, pour ton châtiment, de la corde avec laquelle tu as essayé de m'étrangler, après avoir effrayé mon cheval, qui m'a fait tomber dans l'eau. C'est moi qui te pendrai, au premier arbre de la route.

Valentin eut une telle peur de cette menace, qu'il ramassa son bâton et s'enfuit à toutes jambes, sans regarder derrière lui. Il courut ainsi, le long de la route, pendant un quart d'heure, et ne ralentit sa course qu'en perdant haleine. Le fermier n'avait pas songé à le poursuivre et s'en était retourné, pour se sécher, à la ferme.

Le pauvre enfant se mit à pleurer à chaudes larmes, en pensant à l'ingratitude et à la méchanceté de ce vilain homme, qui l'aurait récompensé de sa bonne action, croyait-il, en le pendant à un arbre. Il n'eût jamais imaginé qu'un chrétien pût être aussi injuste et aussi mauvais à l'égard de ses semblables: il tira de sa poche son Catéchisme et il en parcourut quelques pages, afin de se réconforter, en élevant son âme à Dieu. Ses yeux s'étaient fixés machinalement sur des maximes morales et religieuses, que le curé de Monglas avait écrites sur la couverture du livre, et, quoiqu'il ne fût pas encore très capable de déchiffrer les écritures faites à la plume, il lut presque couramment cette maxime, qui lui rendit toute sa confiance dans la Providence:

[Illustration: Valentin lança si adroitement la corde an milieu de la rivière, que le noeud coulant saisit par le cou le malheureux qui se noyait.]

Le bien qu'on fait sur la terre nous est rendu au centuple dans le ciel.

Il avait continué sa route, en marchant d'un bon pas; il ne voyait sur son chemin aucun village, et il allait toujours en avant, dans l'espoir d'en trouver un. Il avait fait au moins cinq lieues, quand il arriva devant une maison de poste. Le lieu lui paraissait bon, pour demander les renseignements dont il avait besoin, afin de se diriger plus sûrement vers le but plus ou moins éloigné qu'il se proposait d'atteindre.

Il sentait son estomac vide, et il s'aperçut alors qu'il avait laissé son havresac et ses provisions à l'endroit où il déjeunait, quand son repas fut interrompu par la chute du fermier dans la rivière. Il possédait bien dans sa poche deux écus qui composaient toute sa fortune et que le vieux berger l'avait forcé d'accepter, mais cet argent lui semblait indispensable pour achever son long voyage. Une carriole, couverte en toile cirée, stationnait à la porte de la poste; le cheval, à moitié dételé, mangeait son picotin d'avoine, mais la voiture, remplie de ballots et de paquets, n'était gardée par personne. Valentin entra résolument dans le bureau de la poste.

Le conducteur de la carriole était là, qui se reposait en buvant un verre de vin avec le maître de poste. Valentin salua poliment les deux buveurs, en ôtant son bonnet à deux mains, et adressa la parole à celui qui avait la figure la plus avenante. C'était un gros homme, à la mine rubiconde et à l'air réjoui, vêtu d'une blouse de laine grise et coiffé d'un chapeau de feutre gris à larges bords.

—Monsieur, lui demanda Valentin, en restant la tête découverte, auriez-vous l'extrême bonté de me dire si je suis bien sur la route qui mène à Langres?