On n'entendait, dans la cabane, que le bruit continu de trois mâchoires en mouvement, qui dévoraient à belles dents la nourriture que Rabelais lui-même leur distribuait par petites portions, en leur recommandant vainement de modérer et de restreindre leur insatiable appétit.
—Pauvres gens! murmurait-il, en sentant ses yeux se mouiller de larmes. Ils seraient morts tous, si nous ne fussions venus à leur secours. Arrêtez-vous, mes amis, je vous en conjure, et restez un peu sur votre faim, pour ne pas mourir de l'avoir satisfaite outre mesure. Je vais dire les Grâces, à la levée de table: associez-vous d'intention à ma prière, en vous tenant pour assurés que vous mangerez à présent tous les jours.
Rabelais, en effet, prononça la prière des Grâces en latin, comme si ses trois convives eussent été les meilleurs catholiques du monde, et il admira leur pieuse contenance pendant cette courte prière qu'ils ne comprenaient pas. La reconnaissance de l'homme envers Dieu est un principe de toutes les religions.
—Monsieur le curé, notre sauveur, dit le lépreux dès qu'il put parler, mon fils Thadée vous a rendu la bourse avec tout ce qu'elle contenait, car je vous jure, par la loi de Moïse, que je ne l'ai pas ouverte.
—Oui, mon pauvre homme, répondit Rabelais en la sortant de sa poche et en l'ouvrant pour en retirer le contenu. Je garderai cette escarcelle, qui m'a été donnée par la bonne madame de Guise, mais ce qui est dedans vous appartient, par droit coutumier, puisque c'est vous qui l'avez trouvé, ce matin, dans votre champ.
—Le champ n'est point à moi, reprit l'honnête juif, qui refusait d'accepter ce que Rabelais voulait lui mettre dans la main: ce champ était en friche et paraissait n'avoir pas de maître; je l'ai cultivé en pleine nuit, et j'ai cru pouvoir, sans faire tort à personne, m'en approprier la récolte, une chétive récolte de navets, la terre n'ayant pas été fumée et même suffisamment remuée… Dieu d'Abraham! de l'or! s'écria-t-il, en voyant briller les pièces d'or que le curé l'avait forcé de recevoir. Ne serait-ce pas une illusion, une tromperie du sorcier, que j'ai vu, cette nuit, dans le champ?
—Quel sorcier? lui demanda Rabelais, qui avait oublié la scène de la nuit et qui pensa que son malade devenait fou.
—Ah! monsieur le curé, dit le juif, qui ne cessait de faire sonner les pièces d'or dans sa main, c'est une bien redoutable aventure: j'étais allé, vers minuit, dans ce champ, qui ne m'appartient pas, arracher les navets qui y avaient poussé. Ce devait être notre repas de famille; on l'attendait avec grande impatience chez nous, car personne n'avait mangé depuis la veille. J'avais à peine la force de manier la pioche et de faire sortir les navets de terre. Voici qu'un sorcier m'apparaît tout à coup; il avait la face lumineuse d'un être infernal; il portait sur sa tête un grand oiseau qui battait des ailes, en hululant comme un hibou, et autour de cet oiseau diabolique s'élevaient des flammes qui ne l'atteignaient pas, mais dont je sentais à distance la chaleur brûlante. Ce sorcier avait sur son épaule une botte de ces plantes vénéneuses qu'on ne cueille qu'au sabbat et qui ne poussent que dans les cimetières; il tenait à la main un paquet taché de sang…
Rabelais interrompit par de bruyants éclats de rire le narrateur, qui s'arrêta dans son récit, sans se rendre compte de l'excès de gaieté qu'il avait provoqué. Il s'était tu, tout troublé, et Rabelais riait toujours.
—Le sorcier, c'était moi! s'écria le curé, avec de nouveaux éclats de rire. C'était moi, vous dis-je, mes bons amis, et je vous assure que je ne fus jamais le moindrement sorcier et n'ai pas souci de le devenir.