—Ne savez-vous pas, repartit le juif, que n'avaient pas convaincu les affirmations du curé, ne savez-vous pas que ce lieu-là s'appelle le Camp des Sorcières, et que tous les sorciers des environs y vont faire leur sabbat?
—Mon ami, dit Rabelais, qui avait cessé de rire, il n'y a pas d'autres sorciers que les méchants et les fourbes. Il n'y a de sabbat, que celui qui se fait dans les mauvais ménages ou bien chez les ivrognes et les libertins.
—Ecoutez la suite, monsieur le curé, répliqua le lépreux, dont la croyance aux sorciers n'était pas encore ébranlée: j'ai voulu fuir, mais il semblait que mes pieds fussent attachés au sol, et je ne pouvais remuer de la place où j'étais. Le sorcier m'ordonna de laisser là ma pioche et de partir de là, sans tourner la tête. Aussitôt je retrouvai la force de me mouvoir, et je m'enfuis à toutes jambes. Quand je fus à quelque distance, je tournai la tête, malgré le commandement du sorcier, et ne vis plus les flammes, ni l'oiseau, ni l'homme à la face lumineuse. Je n'osai toutefois retourner sur mes pas, et ce matin, quand il fut grand jour, j'allai au champ, et trouvai que la récolte des navets avait été faite et très soigneusement faite par le sorcier…
—C'était moi, vous dis-je! interrompit Rabelais, en recommençant à rire. C'était moi, le sorcier, moi, moi, moi!
—Qui donc avait arraché les navets? repartit le juif, qui refusait de croire à l'assertion de Rabelais. Qui donc les avait mis en tas avec tant de savoir-faire? Qui donc avait caché parmi les navets l'escarcelle pleine d'or?
—C'était moi! répliqua Rabelais. Vous aviez semé, bonnes gens, et j'ai fait pour vous la moisson, à telle enseigne que je suis encore fatigué et plus fatigué qu'un sorcier ne pourrait l'être. Croyez en Dieu, mes enfants, ajouta-t-il, et ne croyez pas aux sorciers!
Il s'était levé pour prendre congé de la famille, qu'il venait de sauver d'une mort certaine et qu'il promettait de ne pas abandonner. Il fut suivi par le père et les enfants, qui le comblaient de bénédictions, auxquelles la femme paralytique unissait mentalement les siennes. Rabelais les quitta, en s'engageant à revenir les voir le lendemain et en leur conseillant de se défier maintenant des voleurs plutôt que des sorciers, puisqu'il leur laissait un petit pécule pour subvenir à leurs premières nécessités. Il monta sur l'ânesse du presbytère et se fit conduire, par son sacristain, au château de Meudon.
—Madame, dit-il en arrivant, à la duchesse de Guise, je vous apporte une bonne action à faire pour gagner des bénédictions en ce monde et des indulgences dans l'autre, où je souhaite que vous alliez le plus tard possible.
—Que faut-il faire pour cela? répondit la duchesse. Je vous remercie d'avance, monsieur le curé, de me faire participer à une de vos oeuvres de charité. Mais de quoi s'agit-il?
[Illustration: Madame, je vous apporte une bonne action à faire.]