—Il s'agit, dit Rabelais, de guérir un lépreux et une paralytique, de donner le gîte, la nourriture et le vêtement à quatre misérables, qui, depuis un an et plus, souffrent du froid, de la faim et de toutes les privations; il s'agit de convertir quatre juifs à notre sainte religion, de marier une jolie fillette et de donner un enfant de choeur au curé de Meudon.

Rabelais raconta son aventure avec une éloquence qui mit les larmes aux yeux de la duchesse et qui en même temps la fît rire de bon coeur. Elle promit tout ce que voulait son bon curé, et le duc de Guise, qui se fit conter l'histoire pendant le souper et qui en fut aussi touché que diverti, déclara, en riant, qu'il entendait être le parrain du petit juif, que Rabelais se proposait de baptiser lui-même.

—Et moi, dit la duchesse, je serai la marraine de la petite juive, que je dois marier, quand elle aura l'âge, en la dotant et en l'attachant à mon service.

—Hélas! madame, dit le bon curé de Meudon avec un triste pressentiment, je crains bien que ce ne soit pas moi qui fasse ce beau mariage, car je suis bien vieux et je sens que je touche à la fin de ma carrière, mais, du moins, ajouta-t-il en riant, j'espère avoir le temps de baptiser un juif et d'en faire un gentil enfant de choeur.

Rabelais mourut l'année suivante. Au lit de mort, le joyeux auteur du roman de Gargantua et de Pantagruel put se dire qu'il avait converti quatre juifs au christianisme et qu'il laissait, après lui, pour répondre aux calomnies de ses ennemis, quatre bons chrétiens de sa façon.

LES

PRESSENTIMENTS MATERNELS
DE MADAME DESROCHES

(1571)

Dans une maison d'un des faubourgs de la ville de Poitiers, demeurait, au XVIe siècle, une dame aveugle, avec sa fille unique, nommée Catherine. Cette dame, encore jeune, avait perdu la vue, disait-on, par suite d'un accident. Elle possédait une fortune indépendante, qui lui venait de son mari, qu'elle avait vu mourir peu d'années après son mariage; elle se faisait appeler madame Madeleine Neveu, mais on assurait que ce n'était pas son véritable nom et que, du vivant de son mari, qui devait être de bonne noblesse, elle avait habité, sous un autre nom, une ville de la Bourgogne, car elle conservait de grands biens en terres et en vignobles dans cette province. Jamais elle ne parlait de sa famille, ni de sa fortune, ni de son époux défunt. Elle vivait très retirée, ne s'occupant que de bonnes oeuvres et de l'éducation de sa fille, âgée alors de 14 ou 15 ans, aussi belle et aussi gracieuse que simple et modeste, intelligente et naïve à la fois, et beaucoup plus instruite que ne l'étaient à cette époque les demoiselles de qualité.