[Illustration: La mère et la fille s'entretenaient ensemble]
Un matin de printemps, en l'année 1571, la mère et la fille s'entretenaient ensemble dans une vaste chambre, sombre et froide, où elles couchaient l'une près de l'autre, la mère dans un lit immense, entouré de courtines ou tentures de laine, toujours fermées, pour empêcher les courants d'air, la fille dans un petit lit bas et sans rideaux, car celle ci, depuis plus de dix ans, avait pris à tâche de soigner sa mère et de veiller sur elle jour et nuit.
—Chère mère, disait Catherine, vous étiez terriblement agitée dans votre sommeil. Vous avez plus d'une fois parlé à haute voix, en invoquant Dieu et lui demandant grâce avec tant de ferveur et de foi, que je retenais mon haleine, dans la crainte de vous éveiller et d'interrompre quelque beau rêve.
—Plût à Dieu que tu l'eusses fait, mon enfant! s'écria madame Neveu, car ce rêve avait de profondes émotions, et après avoir failli mourir de joie, j'en ai failli mourir de douleur.
—Vous m'avez mainte fois assurée, reprit Catherine, que les rêves ont une origine bienfaisante ou funeste, divine ou infernale, quand ils expliquent le passé et révèlent l'avenir. Telle était sans doute l'opinion des anciens sur la nature des songes, comme je le lisais encore hier dans les livres de Plutarque. Mais, aujourd'hui, il vaut mieux croire que les rêves, du moins la plupart, ne sont que des efforts incohérents de la pensée et de la mémoire, qui travaillent dans une sorte d'état de fièvre durant le sommeil.
—Je dormais, il est vrai, dit madame Neveu, mais j'avais dans mon rêve l'esprit si clairvoyant, si éveillé, que je voyais les choses aussi nettement que j'aurais pu les voir avec les yeux, si je n'étais pas aveugle. Ainsi, j'ai vu ton frère Jacques, qui venait à moi, souriant, les bras tendus, pour m'embrasser; je lui tendais les miens, pour le recevoir et pour le presser sur mon coeur, mais nous avions beau marcher l'un vers l'autre, nous restions toujours à la même distance, moi l'appelant à grands cris, lui me répondant avec une voix qui semblait s'éloigner toujours et qui a fini par s'éteindre tout à fait. Comme il était beau! Comme il avait grand air, avec sa tête de chérubin blond, ses yeux pleins de douceur et de tendresse, sa bouche rubiconde entr'ouverte par un sourire, qui laissait briller ses belles dents de nacre!…
—Chère maman, interrompit la jeune fille, je vous conjure de ne pas vous exalter et vous émouvoir ainsi, pour un rêve, qui n'est et ne peut être qu'un rêve! Vous savez bien que mon frère n'avait pas plus d'un an, lorsqu'il a péri dans une inondation de la Saône, et vous ne l'aviez revu depuis le jour de sa naissance, puisque mon père l'emporta, malgré vos prières, pour le mettre en nourrice….
—Cela est vrai, répliqua madame Neveu, qui fondait en larmes; je n'avais fait que l'entrevoir quelques instants, quand il fut venu au monde, et aussitôt on me l'a enlevé cruellement, hélas! Puis, un an après, quand j'accourais, toute impatiente, toute joyeuse de le revoir, j'appris avec désespoir qu'il n'existait plus….
—Et que mon pauvre malheureux père, ajouta Catherine, était mort avec lui! Ma mère, vous êtes injuste, bien injuste, pour mon père, que nous avons eu le malheur de perdre, en cette fatale nuit où mon frère a péri au berceau. Je n'avais pas cinq ans d'âge et je me rappelle encore à présent cet horrible moment, qui vous a rendue veuve et qui m'a rendue orpheline. Je ne vous ai pas quittée de toute la nuit, quand vous alliez gémissant au bord de la Saône et appelant le père et l'enfant, sans que personne vous répondît. Je me cramponnais à vos vêtements, pleurant ainsi que vous et tremblant de vous voir tomber dans l'eau noire du fleuve, qui grondait à vos pieds. Enfin, après de longues heures, qui me semblaient des éternités, le jour parut, et c'est moi qui vous servais de guide, car vous étiez devenue aveugle, comme vous l'êtes encore!
—Oui, aveugle, aveugle pour toujours! s'écria madame Neveu, avec un accent lamentable. Il y a dix ans que je ne t'ai vue, ma pauvre Catherine, mais du moins ton image est empreinte dans ma mémoire, et je puis te voir encore avec les yeux de l'âme. Il me semble même que je te vois réellement, quand je t'entends parler, quand je te serre dans mes bras, quand je te sens à mes côtés…. C'est pourtant bien affreux de vivre ainsi dans des ténèbres éternelles! C'est affreux de penser que si mon fils venait tout à coup à reparaître, je ne le verrais pas!