Pendant que la jeune poétesse s'en allait, le long de la rivière, à petits pas, méditant son oeuvre et ne s'arrêtant que par intervalles, afin de transcrire sur son carnet quelques vers qu'elle venait de composer, sa pensée se pénétrait intimement du sujet biblique qu'elle avait choisi pour en faire un petit drame en six ou sept scènes: elle n'était plus à Poitiers, en ce moment. Le paysage qui se déployait sous ses yeux avait changé d'aspect et de couleur: la rivière du Clain était devenue un grand fleuve de la Médie; elle se figurait approcher de la ville de Ragès, où Tobie allait se rendre sous la garde de l'ange Raphaël; mais elle n'apercevait ni l'Ange ni Tobie, qui étaient les personnages de son drame. Soudain elle entend le bruit de l'eau qui jaillit et qui clapote, et ses regards hallucinés se portent sur un enfant, qui s'est mis à l'eau et qui s'essaye à nager dans le Clain; elle a cru voir le jeune Tobie se baignant dans le fleuve, et elle imagine que le poisson monstrueux va paraître, tel que le décrit la Bible. La vision ne dure qu'un instant et s'efface aussitôt. Ce n'est plus l'ange Raphaël qu'elle voit devant elle, c'est Jules de Guersens, le médecin de sa mère et son maître ou plutôt son émule en poésie: il l'avait reconnue de loin et il venait à elle, en silence, pour la surprendre au milieu de son inspiration poétique.

Jules de Guersens, originaire de Gisors en Normandie, était venu fort jeune à Paris, pour suivre les cours des facultés de droit et de médecine, n'ayant pas encore choisi sa vocation et ne sachant s'il serait médecin ou avocat. Il eut de brillants succès dans ses études, quoique suivant à la fois deux carrières différentes; il fit de si rapides progrès dans l'une et l'autre, qu'à l'âge de vingt-cinq ans il était simultanément docteur en droit et docteur en médecine. Mais il s'arrêta tout à coup au seuil des deux carrières qu'il s'était ouvertes avec tant de succès, et il ne songea plus qu'à devenir poète; son goût le portait vers le genre dramatique; il avait commencé à écrire une tragédie, tirée de Xénophon, qu'il nommait Panthée et qu'il se proposait de faire représenter au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, où l'on ne jouait plus de mystères, par ordonnance du Parlement. En revanche, on y jouait des farces, très plaisantes et très divertissantes, bien qu'assez grossières, et les acteurs de ce théâtre ne savaient ce que pouvait être une tragédie à la manière des grands tragiques grecs. On conseilla donc à Jules de Guersens de se transporter à Poitiers, avec sa tragédie, parce qu'il y avait, dans cette ville, une troupe de comédiens, qui représentaient encore des mystères, ces vieux drames bibliques et historiques que le Parlement de Paris avait interdits depuis dix ou douze ans dans la capitale. Les mystères offraient sans doute quelque analogie avec la tragédie, imitée du théâtre grec, qui était encore bien nouvelle en France, puisque la première qu'on y représenta, dans un collège de Paris, en 1552, fut la Cléopâtre captive de Jodelle, et cet heureux essai avait fait naître un petit nombre de tragédies, de la même espèce, qui ne trouvaient des acteurs et des spectateurs que dans les collèges.

L'auteur de Panthée était un grand et beau jeune homme, distingué de tournure et de manières, qui n'avait rien de l'apparence solennelle et pédante d'une personnalité médicale: sa physionomie franche et ouverte respirait la bonté et la douceur, mais elle se voilait, par moments, d'une teinte mélancolique et chagrine.

Il n'avait pu se soustraire à l'obligation de porter le bonnet carré de velours noir et la longue robe d'étamine noire, boutonnée du haut en bas par-devant, avec de larges manches tombantes à parements de velours; il avait même le petit rabat de toile blanche, qui caractérisait les maîtres ès arts et les docteurs de Faculté; mais ce costume sévère et magistral n'était chez lui que noble et même élégant, par la façon simple et naturelle dont il le portait, contrairement aux habitudes de ses confrères du doctorat, qui se donnaient autant que possible un air imposant et majestueux.

—Merci Dieu! gentille Catherine! dit-il en l'abordant. Je suis aise de vous rencontrer par cette radieuse matinée de mai! J'écoutais à distance votre voix mélodieuse murmurant des vers, que j'admirais sans les entendre. Sont-ce pas des vers de notre Tobie?

—Oui, répondit-elle avec un charmant sourire: je faisais parler l'ange Raphaël, pour inviter Tobie à se baigner dans le fleuve. L'enfant obéit à cette bénévole invitation; il se recommande au Seigneur, avant d'entrer dans l'eau, mais il pousse un cri de terreur en voyant venir à lui un poisson monstrueux, qui, la gueule béante, semble prêt à le dévorer; il veut s'enfuir et regagner le bord….

—C'est là que l'ange doit l'encourager, reprit Jules de Guersens, en lui adressant ces deux vers, par exemple:

Arme-toi de courage, enfant, au nom du ciel!
Ce monstre peut t'aider: il vient t'offrir son fiel.

—Je pensais, dit Catherine, montrer Tobie qui court gros risque de se noyer, et l'ange qui arrive à point pour lui tendre la main et le sauver. N'est-ce pas là le rôle d'un bon ange, et l'enfant aura-t-il, à lui seul, la force de tuer ce vilain poisson?

Tout à coup des cris de détresse s'élèvent du côté de la rivière, et Catherine se rappelle sur-le-champ qu'elle a vu, en passant, un enfant à demi-nu, qui s'était avancé au milieu de l'eau, sans perdre pied et qui s'efforçait d'apprendre à nager. C'était, ce ne pouvait être que cet enfant qu'on entendait appeler au secours; c'était lui qui se noyait, comme le Tobie de la tragi-comédie de mademoiselle Neveu; c'était la scène même de cette tragi-comédie, que la jeune poétesse allait avoir sous ses yeux.