—C'est Tobie qui se noie! s'écria-t-elle, en courant vers l'endroit d'où partaient ces cris désespérés, qui s'affaiblissaient par degrés et qui finirent par cesser tout à fait. L'enfant! l'enfant! Il a déjà perdu connaissance! il va périr! L'ange Raphaël n'est-il plus là pour le sauver! Sauvez-le, pour l'amour de Dieu!
Jules de Guersens avait suivi mademoiselle Neveu, sans savoir le motif qui l'entrainait vers la rivière, où il aperçut un enfant qui disparaissait déjà au fond de l'eau. Il ne prit pas le temps de quitter ses vêtements, et il entra tout habillé dans l'eau, qui, par bonheur, n'était pas profonde, il n'eut pas de peine à y retrouver l'enfant évanoui, qu'il prit dans ses bras et qu'il déposa sans mouvement sur la rive. Le pauvre petit respirait faiblement, mais, comme sa respiration devenait plus rare et plus pénible, le médecin jugea que l'asphyxie faisait des progrès et que l'état de cet enfant exigeait des soins aussi prompts qu'énergiques. Il le prit entre ses bras, espérant encore le rappeler à la vie, et il l'emporta, en courant, jusqu'à la maison de madame Neveu.
—Vite! vite! disait-il à Catherine. Qu'on allume un grand feu! Il nous faut du linge bien chaud! Il n'y a pas une minute à perdre! le pouls ne bat plus! Où allons-nous coucher cet enfant? Il est bien malade, s'il n'est pas déjà mort!
Ce fut dans sa propre chambre, où elle ne couchait jamais, que Catherine, toute émue et toute en larmes, fit transporter l'enfant, que le médecin avait débarrassé de ses hardes mouillées pour l'envelopper de linges chauds, pendant qu'on allumait dans la large cheminée un beau feu pétillant, avec des fagots et des bourrées. Il s'agissait de ramener la chaleur dans ce corps glacé, qui ne donnait plus signe de vie, mais Jules de Guersens percevait encore un léger battement du coeur. Tout espoir n'était donc pas perdu: il se mit à frotter doucement, avec de la laine, toutes les parties du corps, que le froid de la mort semblait avoir déjà envahies; puis, il insuffla de l'air dans la poitrine, qu'il présentait alternativement à l'action de la flamme du foyer. Enfin, l'enfant poussa un faible soupir et entr'ouvrit les yeux qu'il referma aussitôt. Il était sauvé; on le mit dans le lit sous d'épaisses couvertures, et on le laissa reprendre ses sens, en évitant de l'émouvoir et de le troubler, pendant qu'il achevait de revenir à lui.
Jules de Guersens s'aperçut seulement alors de l'état où il se trouvait lui-même, mouillé des pieds à la tête et ayant besoin de changer de vêtements. Il demanda donc à Catherine Neveu la permission de s'absenter, en lui promettant de ne pas rester longtemps éloigné de son petit malade et la rassurant absolument sur les suites d'un accident qui avait failli causer la mort de cet enfant. Catherine, assise au chevet du lit dans lequel on avait couché l'enfant, qui commençait à se ranimer, ne l'avait pas encore quitté des yeux: elle pleurait silencieusement, en regardant cette gracieuse et sympathique figure, empreinte d'une pâleur mortelle, où n'apparaissaient pas encore les signes évidents du retour à la vie.
—Cet enfant est hors de danger, dit le médecin en partant; mais il réclame toujours des soins, et je conseillerais d'avertir les parents.
—Ce malheureux enfant n'a peut-être pas de mère, objecta Catherine; s'il en avait une, elle ne l'eût pas laissé s'exposer ainsi à se noyer dans le Clain. Pauvre cher enfant! ajouta-t-elle avec un accent de tendre pitié, tu n'as donc plus de mère?
L'enfant avait entendu cette voix pénétrante, qui lui allait jusqu'au fond du coeur. Il fit un mouvement et rouvrit les yeux, puis il les ferma et les rouvrit encore, en jetant autour de lui des regards étonnés. Il ne savait pas où il était, et tous les objets qui l'entouraient n'éveillèrent aucun souvenir dans son esprit, qui avait ressaisi quelques lambeaux de sa mémoire; mais, quand ses yeux se furent fixés sur mademoiselle Neveu, qui le contemplait avec une émotion inexplicable, il ne cessa plus de la regarder, à travers les larmes de joie et de reconnaissance qui débordaient de ses paupières.
[Illustration: J'étais venu pêcher aux écrevisses.]
—Mon enfant! répéta Catherine, qui éprouvait un intérêt singulier pour cet enfant qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle semblait vouloir reconnaître. On eût dit qu'elle l'avait vu ailleurs, à une époque et dans des circonstances que sa mémoire ne parvenait pas à déterminer.