—Mon enfant, vous n'avez donc pas de mère?
—Non, Madame, répondit-il timidement d'une voix faible et voilée, je n'ai pas de mère.
—Et votre père? demanda Catherine, en hésitant à pousser plus loin cet interrogatoire, qui paraissait embarrasser visiblement le malade, et lui causer une agitation extraordinaire. Comment vous a-t-on permis de vous baigner seul dans cette rivière, où vous auriez pu vous noyer?
—Je n'ai pas cru mal faire, Madame, reprit-il en fixant sur elle de grands yeux inquiets et attendris. Je n'ai pas de père! murmura-t-il, en pleurant à sanglots. J'ai commis sans doute une grande imprudence, et voici seulement que je me souviens de ce qui s'est passé! J'étais venu pêcher aux écrevisses, et ma pêche terminée, j'ai trouvé le lieu si engageant, l'air si tiède, l'eau si limpide, que l'idée m'est venue de me baigner, sans trop m'écarter du bord, et j'avais presque réussi à me soutenir sur l'eau, en nageant comme j'avais vu nager; mais soudain j'ai perdu pied, j'avalais de l'eau à pleines gorgées et j'enfonçais dans la rivière. J'ai crié à l'aide, j'invoquais mon saint patron, en me débattant au milieu de l'eau qui bourdonnait dans mes oreilles; je n'avais plus la force de crier, je perdais haleine, je voyais tout noir, et je ne sais plus rien de ce qui est advenu. N'est-ce pas vous, Madame, qui m'avez secouru dans ce terrible moment où j'allais mourir? N'est-ce pas vous qui m'avez sauvé?
—Ce n'est pas moi, mon enfant, dit-elle en cherchant à le calmer. Rendez grâce à Dieu qui vous est venu en aide; ne vous agitez pas comme vous faites, et tâchez de reposer, sous les auspices de votre ange gardien qui vous a sauvé!
L'enfant était en proie à un violent accès de fièvre, qui le fit tomber dans le délire: il prononçait des paroles sans suite et jetait des cris étouffés; il voulait s'élancer hors du lit, où mademoiselle Neveu avait peine à le retenir; il repassait, en imagination, par toutes les horreurs de la catastrophe dans laquelle il avait failli périr; il croyait encore se débattre au milieu des eaux qui l'engloutissaient, et il répétait d'une voix éteinte: «Plus de père! plus de mère!»
Catherine, inquiète et désolée de l'exaltation délirante de son malade, se sentait impuissante à le soulager. Jules de Guersens revint, par bonheur, avec les médicaments dont il avait jugé prudent de se munir; il administra une potion calmante à l'enfant, qui pouvait être atteint d'une fièvre chaude: l'effet salutaire de cette potion fut presque immédiat; le malade s'apaisa comme par enchantement et s'endormit d'un sommeil bienfaisant et réparateur.
—Mon cher maître, dit Catherine à Jules de Guersens, cet enfant est un orphelin que Dieu nous a envoyé pour que nous lui servions de père et de mère. Voyez comme il dort d'un bon sommeil? Il s'éveillera guéri. Mais quand s'éveillera-t-il? C'est à moi de le garder et de veiller sur lui, pour achever votre oeuvre, car c'est vous qui l'avez sauvé, comme l'ange qui protégeait Tobie. Je vous adjure de voir ma mère et d'inventer quelque beau prétexte qui motive mon absence, vis-à-vis d'elle. Dites-lui que je suis un peu souffrante, et que je viens de rentrer, incommodée de ma promenade sous le soleil du printemps… Mais, non, cherchez plutôt un prétexte quelconque qui n'ait pas lieu de lui donner du souci à mon égard; dites-lui que vous me laissez avec mon Tobie et que je viens de composer une scène bien touchante, dont l'ange Raphaël aura tout l'honneur.
Jules de Guersens serra la main de la jeune fille, et il la contempla en silence avec une tendre admiration. Catherine avait reposé ses regards sur l'enfant qui dormait du sommeil le plus paisible. Le médecin s'éloigna en soupirant, ému et charmé de la délicate sollicitude avec laquelle mademoiselle Neveu remplissait son rôle de garde-malade.
—Heureux, pensait-il en se rendant chez madame Neveu, qu'il eût volontiers oubliée pour rester avec sa fille, heureux celui qui sera jugé digne d'obtenir la main de cette muse d'innocence, que j'ai surnommée la Minerve française. Elle vaut plus, à elle seule, que les neuf Muses du Parnasse antique!