—Jacques des Roches? s'écria Catherine. Jacques des Roches! C'est bien là votre nom, cher enfant?

—Assurément, Madame, c'est le nom qui me fut donné à l'hôpital de Lyon, quand on m'y apporta dans mon berceau.

—Jacques des Roches! répétait Catherine. Et vous avez douze ans, ou peu s'en faut? Vous dites qu'on vous apporta dans votre berceau à l'hôpital de Lyon? D'où veniez-vous, lorsqu'on vous y apporta, mon pauvre enfant?

—Je n'en sais, ma bonne dame, que ce qu'on m'en a dit, répliqua Jacques des Roches, étonné et tourmenté de l'agitation extraordinaire qui s'était emparée de sa protectrice. J'ai été élevé dans l'hospice des Orphelins à Lyon, et l'on ne m'y donnait pas d'autre nom que celui que j'ai toujours porté depuis. J'avais sept ans ou environ, quand un compagnon d'imprimerie, qui avait perdu un fils unique, offrit de m'adopter et de m'apprendre son état; ce qu'il fit, le digne homme, et je profitai si bien de ses leçons, qu'avant ma dixième année, je travaillais à la casse assez proprement dans l'imprimerie des Griphes, les premiers imprimeurs de Lyon. Je gagnais honnêtement ma vie chez ces braves patrons, et j'y serais encore, si je n'avais pas eu le malheur de perdre mon père adoptif. Je pris dès lors en horreur le séjour de Lyon, et tout jeune que j'étais, je commençai à faire mon tour de France, tantôt comme compositeur, tantôt comme garçon de presse. Le sort me conduisit à Poitiers, il y a six ou sept mois, et je m'enrôlai, pour deux ans, dans l'imprimerie de maître Nicolas Courtois, où je me trouverais fort bien, s'il ne battait pas si dru ses apprentis. Enfin, suivant le dicton: Où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute…

—Mais vous ne me dites pas, mon enfant, ce qui m'intéresse le plus, interrompit Catherine, qui ne le quittait pas des yeux une minute. Racontez-moi comment et pourquoi ce nom de Desroches vous a été donné.

—J'y étais, certainement, dit-il en souriant avec candeur, mais je ne me rappellerais pas dans quelles circonstances je suis arrivé à Lyon par la Saône, une grande et belle rivière, qui passe à Lyon et va se joindre à la Loire. Mon berceau venait on ne sait d'où; il avait descendu le fleuve, moi dedans et bien paisiblement endormi, à ce qu'on m'a raconté; le berceau s'arrêta au pied d'un amas de roches, qui forment un écueil à l'entrée de la ville. Les bonnes gens qui m'avaient sauvé me servirent de parrains, en rapportant de quelle façon ils m'avaient trouvé dormant dans mon berceau: ce sont eux qui me nommèrent des Roches. Quant au nom de Jacques, qui devait être mon nom de baptême, il était inscrit sur le berceau et brodé sur mes langes. On m'a dit aussi que le nom de Desroches se trouvait également, sur mon berceau, à la suite du nom de Jacques. Enfin, depuis lors, on ne m'a jamais appelé que Jacques Desroches…

—Jacques, mon bien-aimé Jacques! criait Catherine, folle de bonheur: Je suis ta soeur! Tu es mon frère!

[Illustration: Mère! voici Tobie! Voici mon frère! Voici votre fils
Jacques!]

Elle prit Jacques dans ses bras et le couvrit de baisers mêlés de larmes, et Jacques Desroches partageait, sans y rien comprendre, l'émotion dont il était l'objet et la cause. Il ne s'expliquait pas comment, lui pauvre orphelin abandonné et simple ouvrier apprenti dans une petite imprimerie de Poitiers, il pouvait être le frère de cette noble et belle demoiselle, qu'il ne connaissait que pour avoir été sauvé et soigné par elle.

Soudain Catherine, dont la joie et l'enthousiasme n'avaient fait que s'accroître, trouva la force de le soulever de terre et de l'emporter entre ses bras jusqu'à la chambre de sa mère, auprès de qui Jules de Guersens était encore, sans pouvoir se remettre du coup qui l'avait frappé dans ses plus chères illusions.