A ces mots, elle dissimula sa profonde émotion, en faisant comprendre, par un signe, à Jules de Guersens, qu'elle était appelée ailleurs par des motifs qu'il pouvait apprécier, et elle sortit en le priant de rester encore avec madame Neveu, jusqu'à ce qu'elle eût fini une tâche d'humanité dans laquelle il avait eu sa part. Elle revint donc, sous l'impression d'un grand trouble, auprès de l'enfant, qui était déjà habillé et qui se regardait avec surprise dans ses nouveaux habits, si beaux et si riches qu'il n'en avait jamais porté de pareils dans toute sa vie. Ce costume lui donnait un air de distinction native, qui frappa Catherine et lui causa une satisfaction intime, dont elle ne s'expliquait pas la cause. Elle se félicita davantage d'avoir conservé la vie d'un enfant qui devait être si cher à ses parents. Elle ne se rappelait pas que ce pauvre enfant était un orphelin.
—On est probablement bien inquiet de vous, dans votre famille? lui dit-elle. Il serait temps de vous y reconduire ou du moins d'avertir vos parents que vous êtes ici sain et sauf et en sûreté.
—Je n'ai pas de famille, Madame, répondit-il avec un sourire mélancolique. Ne vous l'avais-je pas dit? Je ne suis pas trop pressé, j'en conviens, de retourner à la boutique de maître Nicolas Courtois, ajouta-t-il en souriant avec malice. J'avais fait aujourd'hui l'école buissonnière, pour aller à la pêche, et sans vous, ma très noble demoiselle, sans votre ami qui m'a gentiment tiré de l'eau, j'étais bel et bien noyé, pour ma punition.
—Ce maître Nicolas Courtois, lui demanda Catherine, n'est-ce pas l'imprimeur de Poitiers?
—Je n'en connais pas d'autre, ne vous déplaise, répliqua l'enfant; c'est un honnête homme qui sait son métier, mais qui est un peu rude pour ses pauvres apprentis. Imaginez qu'il les bat comme plâtre, à propos de rien et de tout.
—Vous a-t-il donc battu, ce méchant homme, mon enfant? dit Catherine. Ce n'est pas dans son imprimerie qu'on imprimera mes vers, je vous assure! Un homme qui bat les enfants est un vrai monstre! Vous êtes donc ouvrier imprimeur, mon cher enfant?
—Je le suis et je m'en fais gloire, repartit l'enfant.
C'est le plus noble des métiers, et je ne le changerais pas contre une maîtrise d'épicier ou d'orfèvre. Et vous, madame, ne parlez-vous pas de faire des vers? Oh! combien je serais heureux d'avoir à les composer en beaux caractères neufs, sans laisser passer des bourdons ni faire des coquilles!
—Mon ami, lui dit-elle enchantée de son ardeur au travail, vous ne m'avez pas encore fait connaître votre nom?
—Je me nomme Jacques des Roches, répondit l'enfant avec modestie, et je n'ai pas plus de douze ans, si je les ai…