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Une servante, qui dominait au logis par l'insouciance coupable de son maître, était une véritable marâtre pour eux; elle les maltraitait d'injures et de coups, sans se soucier de leurs penchants les plus pervers, que développait cette négligence; elle leur refusait souvent le nécessaire, les faisait jeûner plus que des ermites, les abandonnait à eux-mêmes, et les voyait volontiers vagabonder par la ville. Ils ignoraient la couleur de l'argent et ne soupaient pas tous les jours; ils sortaient, le matin, couverts de haillons, et ne rentraient que le soir, encore plus malpropres, pour être largement battus, et non jamais caressés. A force de recommencer ce beau train de vie, ils excellèrent dans le mensonge, l'effronterie et le vol, au point d'en venir à ne plus craindre même le lieutenant civil du Châtelet. Quant au bon Dieu, ils ne l'avaient jamais craint, les maudits garnements! Leur père riait de leurs tours de passe-passe, et de leurs plus abominables actions, qu'il rangeait dans le domaine des espiègleries de leur âge. Combien de fois les encouragea-t-il en ces termes indignes d'un père de famille:

—Çà, mes mignons, j'en sais de moins avisés qui ont fini en l'air au gibet de Montfaucon, mais aussi ils n'avaient pas à leur aide l'éloquence avocassière du sieur d'Assoucy, votre brave et digne père, fameux aux tavernes, comme en la grande salle du Palais. Tâchez, toutefois, de n'embrasser la potence que le plus tard possible, et donnez-vous du bon temps auparavant. Si vous appréhendez le branle des pendus, qui sera votre dernière danse, transformez-vous en procureurs, afin de larronner et piller à votre aise, sans fâcheux accident.

Ces maximes perverses et une foule d'autres, débitées du ton de la plaisanterie, devaient porter des fruits funestes, corrompant tous les germes des qualités honnêtes et sociales, dans ces jeunes coeurs, déjà façonnés au vice; et s'ils n'accomplirent pas rigoureusement la sinistre prédiction de leur père, il fallut un privilège particulier du sort, qui ne sema point leur existence de prisons, de juges, de galères et de potences: ils eurent tous le bonheur de mourir vieux et dans leur lit.

L'aîné, nommé Charles, était le plus malicieux garçon qu'il y eût alors sur la rive gauche de la Seine, dans ce populeux quartier de l'Université, toujours plein de disputes et de batailles d'écoliers, imitées des habitudes turbulentes de la philosophie et de la controverse de l'École. Charles, âgé de douze ans et demi, aurait pu apprendre aux élèves barbus des collèges de Navarre et de Montaigu mille inventions neuves et hardies, pour tromper et railler les marchands et les bourgeois; il joignait à ce talent de ruse et d'audace un esprit original, plus grossier que délicat, mais vif et mobile dans ses imaginations comme dans ses réparties: il aimait le rire et le faisait aimer.

Il dressait et exécutait seul ses entreprises aventureuses et ses farces divertissantes, parce que, confiant en sa supériorité de langue et de main, il ne voulait pas s'exposer à payer d'audace pour un autre moins souple et moins ingénieux que lui; mais il s'associait toujours ses frères, ses soeurs et ses camarades, pour le partage du butin ou pour le spectacle amusant de ses joyeuses inventions: il était donc la providence des petits polissons du Pré-aux-Clercs et du Pont-Neuf.

Le Pré-aux-Clercs commençait alors à se couvrir de maisons, à partir de la vieille tour de Nesle, qui faisait face au Louvre, jusqu'à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés: après avoir été, pendant cinq ou six siècles, le théâtre des ébats de la jeunesse parisienne, il était moins fréquenté, depuis que le Pont-Neuf, ouvert à la circulation, attirait et rassemblait, du matin au soir, les oisifs des deux rives de la Seine; car, de tout temps, il y eut une innombrable quantité de badauds à Paris. Ce pont, qui passait pour le plus beau de l'Europe, à cause de sa longueur et de son architecture, justifiait encore son nom de Pont-Neuf, puisque, fondé sous le règne de Henri III, il n'avait été complètement achevé que sous le règne de Henri IV; il réunissait, par ses douze arches, à la ville haute et basse, l'île de la Cité, agrandie de deux petits ilôts. Jacques Androuet Ducerceau et Guillaume Marchand, qui l'avaient construit avec magnificence, s'étaient pour la première fois abstenus de le surcharger de maisons, comme le voulait l'ancien usage, et les curieux, étonnés de cette nouveauté, ne se lassaient pas d'admirer un pont, qui n'avait pas l'aspect d'une rue et qui laissait à découvert le cours de la rivière en amont et en aval. La foule le traversait sans cesse, en s'arrêtant, çà et là, le long du parapet, d'où la vue embrassait à la fois la Cité, l'Université et la ville, ces trois parties distinctes de la capitale, hérissées de tours et de clochers: c'était merveille qu'un pont de pierre, du haut duquel les passants voyaient couler l'eau et les bateaux descendre ou remonter la rivière.

L'affluence de monde qui encombrait à toute heure non seulement les bas côtés de ce pont, réservés aux piétons, mais encore la large voie du milieu destinée exclusivement au passage des voitures, était appelée là par divers objets et diverses fantaisies: les uns y venaient écouter le carillon des heures, à la Samaritaine, joli édifice bâti sur pilotis contre la seconde arche, du côté du Louvre, et servant à la fois d'horloge, de pompe et de fontaine; les autres y venaient, pour respirer un air plus pur que celui des rues, et visiter la place Dauphine, qui rivalisait avec la place Royale, sinon en grandeur et en magnificence, du moins en tristesse et en monotonie: ceux-ci se tordaient le cou à regarder au-dessous d'eux les têtes gigantesques de satyres, qui supportent la corniche extérieure du pont; ceux-là circulaient, en extase, devant la statue équestre de Henri IV, en bronze, chef-d'oeuvre de Jean Boulogne, dont le piédestal et les bas-reliefs n'étaient pas encore terminés; mais le plus grand nombre, femmes, enfants et gens de toute espèce, accouraient aux représentations gratuites que les charlatans, arracheurs de dents, vendeurs d'onguents et crieurs de reliques, offraient au public qui entourait leurs tréteaux, pour recruter des chalands et des dupes.

Le Pont-Neuf résonnait du bruit perpétuel des trompes, des fifres, des tambours et des luths, accompagnés de chants, de cris, de rires, de huées ou d'applaudissements. Chaque pile du pont était couronnée d'une plate-forme demi-circulaire, que remplissait une tente soutenue par des perches, ou bien une baraque mobile en bois. Ici un bohémien en costume mauresque, le visage jauni avec du safran, et coiffé d'un bonnet pointu, accaparait une nombreuse et crédule clientèle, en pronostiquant l'avenir, d'après les planètes, les nombres, les songes et les lignes de la main; là, un opérateur, en robe noire, bésicles sur le nez, et tenant une fiole d'eau claire, promettait la guérison de tous les maux, et débitait sa marchandise, qu'il décorait des titres les plus pompeux et les plus bizarres, puis loin, des pèlerins, le bourdon à la main, le manteau parsemé de coquilles sur les épaules, racontaient les miracles des lieux saints, qu'ils n'avaient jamais vus, et vendaient prières, croix, chapelets, qu'ils disaient bénits par le pape; ailleurs, des escamoteurs et des prestidigitateurs, habillés de couleur éclatante, stupéfiaient leur auditoire par les phénomènes de la magie blanche; tel montrait un chien savant, tel un âne sauteur, tel un singe gambadant et grimaçant, pour affriander les badauds autour d'un étal de bimbeloterie, ou de mercerie, ou de sucrerie; le bon public se laissait prendre à ces amorces, qui réussissaient toujours, quoique plus vieilles que le Pont-Neuf.

Mais, à cette époque, les deux coryphées de ce fameux pont, lesquels, à toute heure et en toute saison, avaient le secret de retenir autour d'eux un cercle d'auditeurs crédules et bénévoles, c'étaient le Savoyard et le seigneur Fagottini, dont les échoppes s'élevaient face à face sur le terre-plein du Pont-Neuf, vis-à-vis l'entrée de la place Dauphine, et semblaient s'être emparées de tout cet espace vide, que dominait le Cheval de bronze, surnom populaire donné à la statue équestre du roi Henri IV.