Le Savoyard, qui devait ce sobriquet à son pays de naissance et à son patois fortement accentué, s'appelait, de son nom de famille, Philippe ou Philippot. C'était une sorte de rhapsode ou poète chanteur, taillé en Hercule, aveugle comme Homère et velu comme un ours. Il composait des chansons ou des complaintes populaires en vers baroques, et les répétait, lentement, d'une voix enrhumée et monotone, qu'accompagnaient en désaccord les sons du luth et des instruments de cuivre. La générosité des spectateurs n'était pas taxée, et la vente de quelques naïves poésies, imprimées sur papier gris et vêtues de papier bleu, suffisait pour faire vivre maître Philippe, ses deux petits valets, appelés pages de musique, qui jouaient du luth et des cimbales, et son chien galeux, qui battait la mesure avec sa patte.

Le seigneur, ou plutôt le signor Fagottini, était un Napolitain, qui cherchait fortune loin de sa patrie, et qui savait l'art de délier les cordons des bourses les plus serrées; son métier se composait de plusieurs branches lucratives: il arrachait les dents, teignait la barbe et les cheveux, tondait les chiens, et possédait une pharmacopée de drogues, pour cicatriser les plaies, adoucir la peau, farder le visage, et vendait à bas prix la très véridique eau de Jouvence, disait-il, en aspergeant le vulgaire d'une eau puante qu'on recevait à la ronde comme manne céleste. Mais, pour ajouter un nouveau prix à ses consultations, il les faisait précéder premièrement d'une scène de marionnettes mécaniques, qui se mouvaient avec des fils invisibles, et auxquelles il prêtait un langage humain. Ces petites figures de bois, sculptées, peintes et accoutrées comme des êtres vivants, produisaient de loin une illusion si étrange, que le peuple attribuait à leur propriétaire la puissance d'un véritable sorcier, et tremblait de peur, en faisant un signe de croix, au grincement de la crécelle qui annonçait à l'assemblée qu'on allait tirer le rideau et commencer le spectacle. On assurait que le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois avait failli excommunier les marionnettes et le sorcier qui les montrait.

Enfin, pour comble de merveilleux, Fagottini avait un singe apprivoisé et plus instruit, disait-il, qu'un bachelier ès-lettres de la très vénérable Université; on eût dit qu'une âme intelligente s'était égarée dans ce corps de bête, tant il déployait de grâce et de gentillesse dans les exercices qu'il savait faire, sans parler des grimaces: il dansait des sarabandes italiennes, sautait sur une corde tendue, tirait la bonne aventure aux filles à marier, et gagnait le plus habile joueur à tous les jeux de cartes.

Il eût fallu moins que cela pour éveiller et irriter la jalousie du Savoyard, qui ne pouvait plus empêcher la foule de déserter ses concerts en plein vent, et dont les plus joyeux refrains étaient impuissants à maintenir l'ancienne vogue du célèbre «chantre du Pont-Neuf», comme on l'appelait, comme il se qualifiait lui-même. Il s'apercevait de cet abandon du public, à son escarcelle qui ne se remplissait pas, et il entendait, d'une oreille d'envie, les liards, les gros sous, et même la monnaie d'argent, tomber dans le plat de cuivre, que le singe de son voisin Fagottini promenait à la ronde en gambadant et en grimaçant de gratitude.

Charles d'Assoucy était alors l'hôte le plus assidu du Pont-Neuf; il s'échappait, au point du jour, de la rue des Grands-Augustins, où il habitait chez son père, et il n'y rentrait qu'au soleil couché; été comme hiver, la pluie, le vent, la neige, le froid et la chaleur, ne le chassaient pas de sa station favorite devant les tréteaux du Cheval de bronze, en dépit des tristes abois de son estomac et des bâillements lamentables de ses chausses déchirées; là, souvent il avait vécu, tout le jour, de quelques vieilles croûtes de pain qu'il trempait dans l'eau de la Samaritaine pour les amollir; il se délectait à regarder les parades du singe et les comédies des marionnettes de Fagottini; mais il n'avait jamais donné une coquille de noix à la quête de ce singe qui lui gardait rancune et le mordait du regard. Charles d'Assoucy savait par coeur tous les airs du Savoyard, tous les contes des bateleurs, tous les horoscopes des devins, tous les programmes des charlatans émérites, mais il trouvait tant de plaisir, sur le Pont-Neuf, qu'il évitait d'y chercher de la peine: il restait honnête, au milieu des escrocs et des voleurs qui y tenaient leurs assises quotidiennes, diurnes et nocturnes; il respectait les poches les plus béantes, et s'abstenait même de faire le moindre tort aux boutiques des marchands, qui ne le voyaient pas de meilleur oeil.

C'était dans tous les quartiers de Paris qu'il allait ramasser çà et là de quoi satisfaire sa gourmandise; il enlevait une oie aux rôtisseries du Châtelet, dérobait des fruits aux Halles, dégustait les ragoûts des sauciers, et pénétrait jusque dans le couvent des Augustins pour décrocher leurs jambons; en un mot, une fois hors du Pont-Neuf, il vivait largement aux dépens du prochain, et, tout jeune qu'il fût, buvait autant de vin que son ivrogne de père, sans financer d'un liard; mais il était libéral du bien d'autrui et volait toujours au delà de ses besoins, pour ses frères et petits amis, qui le suivaient à distance, comme une nuée de corbeaux à la trace d'un cerf blessé. Le Pont-Neuf était le rendez-vous général, où Charles d'Assoucy distribuait son butin et mystifiait plaisamment quelque digne badaud pour la récréation de son cortège ordinaire qu'il nourrissait de ses larcins.

Un beau matin de mai de l'année 1616, il arriva sur le Pont-Neuf, avant que Fagottini, son singe et ses marionnettes fussent levés. Il y avait déjà une belle assemblée vis-à-vis le théâtre fermé et silencieux. Ses compagnons journaliers de plaisir et de filouterie redoutaient sans doute les brouillards de la Seine, car pas un ne vint à sa rencontre pour avoir part à sa première aubaine; Charles d'Assoucy, qui mettait sa vanité à ne faire ses coups qu'autant qu'il pouvait être admiré de ses jeunes émules, alla s'asseoir philosophiquement sur le parapet, les jambes pendantes et les mains dans ses poches: il s'ennuyait. Ce fut pour se distraire et passer le temps, qu'il se mit à interpeller les passants avec une verve et une malice qui lui étaient coutumières.

—Monsieur l'animal, criait-il à un gentilhomme qui marchait tout fier de son pourpoint de satin tailladé, quelle est cette queue qui traîne derrière vous? Oui-dà, messire, ce n'est rien que votre épée.

—Madame la poissonnière, disait-il à une vendeuse de marée, vous sentez plus fort que la rose; allez vous laver aux étuves de la Croix-du-Tiroir, pour parfumer les bains qui sont chauds à cette heure et qui attendent pratique.

—Bonjour, gentil neveu d'Angoulevent! répondait-il à un vendeur de soufflets qui lui offrait sa marchandise; est-ce pas toi qui fais tourner les moulins de Montmartre?