A ces mots empreints d'un aigre ressentiment, il étendit son poing fermé du côté des tréteaux de Fagottini, où le singe battait le tambour sans se soucier du bruit confus qui régnait sur le Pont-Neuf; il entra dans son tabernacle, au moyen d'une échelle, et se déroba lentement aux regards de ses auditeurs, pendant que son page de musique était allé acheter, pour leur déjeuner, des saucisses chez le charcutier et du vin clairet chez le tavernier. Tout à coup le Savoyard, qui s'était assis devant une table avec autant d'aisance que s'il eût fait usage de ses yeux, sentit un obstacle à ses pieds qu'il voulut allonger, et, y portant la main vivement, rencontra un bras, une tête, puis un petit être vivant, qu'il tira de dessous la table, et qui n'eût pas donné signe de vie, sans une chiquenaude que l'aveugle lui appliqua sur le nez, et sans une rude secousse à laquelle il obéit en se mettant à deux genoux, dans la posture d'un enfant qui attend une correction souvent donnée et reçue.

—Holà! qui est celui-ci? demanda le Savoyard, d'un accent terrible: encore quelque malin compagnon, qui s'est introduit céans pour piller mes chansons et ma musique! J'ai promis d'étrangler le premier que je trouverais en flagrant délit de vol, fût-ce un fils de famille…. Mordié! pourquoi ne vas-tu pas récolter une riche moisson d'écus chez maître Fagottini, drôle?

—Parlez plus bas, compère, interrompit d'Assoucy qui ne se débattait point sous la vigoureuse étreinte du Savoyard; sauvez-moi de la prison, en m'honorant de votre benoîte sauve-garde. Ces gens sont trop outrés contre moi, qui ne les ai pourtant offensés, et s'ils me découvrent, ils n'auront pitié de mon âge, ni de mon innocence: j'en tremble!

—Ma fi! c'est le voleur de cotignac, j'imagine, répliqua le chanteur, en ricanant. Tu as sans doute, petit drôle, l'innocence de Barrabas ou du bon larron de l'Évangile? Eh bien! je serai clément, et ne te livrerai pas, à condition que tu t'engageras à mon service, pour remplacer mon second page de musique, qui est mort hier de la gale.

—Ne vous moquez pas, maître Philippe, un âne brait mieux que je ne chante, et je ne sais jouer d'aucun instrument, sinon de la pince, du croc et de la truche.

—Tu parles l'argot des voleurs, mon fils, comme si tu avais ramé sur les galères du roi, mais je redresserai ton éducation boiteuse, je t'apprendrai à jouer du luth, à rimer des vers en vaudeville, à débiter de plaisants discours, et surtout à lâcher le ventre aux escarcelles; enfin, tu deviendras, sous ma loi, poète, orateur et musicien.

Charles d'Assoucy, séduit par ces belles promesses plus encore que contraint par la circonstance, signa son engagement, aux cris de la foule qui le cherchait, et renonça sans regret à la maison paternelle pour éviter la prison et ses fâcheuses conséquences. D'ailleurs, le Savoyard ne lui laissa pas le temps de la réflexion; et, tirant d'un coffre la défroque du galeux défunt, invita son nouveau page de musique à s'en revêtir à l'instant. D'Assoucy hésita d'abord, et il faisait la moue, au souvenir de la maladie contagieuse à laquelle son devancier avait succombé; mais il n'osa pas s'aliéner par un refus la bienveillance de son nouveau maître, et il se rappela qu'il avait souvent risqué plus que de gagner la gale; il s'affubla donc, sans résistance, du manteau de velours rouge troué, des chausses de laine jaune, semées de taches, du chapeau de feutre à plumes fanées, et des autres insignes de sa profession future. Cependant, il éprouva un serrement de coeur, quand l'aveugle eut renfermé dans son coffre les guenilles que son nouveau page de musique venait de quitter, pour endosser la livrée de sa nouvelle profession; c'était pour lui comme un adieu au monde, où son costume de baladin ne lui permettrait plus de se montrer. Ce déguisement l'avait changé de telle sorte, que son père même eût hésité à le reconnaître; d'amples moustaches postiches achevèrent la métamorphose.

D'Assoucy s'aperçut bientôt que la perte de sa liberté n'avait guère de compensations agréables, et s'il l'avait pu, dès le lendemain de son entrée en fonctions, il eût repris son ancien genre de vie; mais il était gardé de près par son maître, et surtout par le premier page de musique, dont la jalousie ne fit que s'accroître, en raison des progrès étonnants qui signalèrent l'apprentissage musical de son jeune rival. Ce fut même la seule consolation du pauvre d'Assoucy, qui apprit à composer, des airs et à jouer du luth, avec une si merveilleuse facilité, qu'au bout de six mois il surpassait de beaucoup les talents de son camarade: celui-ci en avait conçu une haine féroce contre ce dernier venu, qui lui disputait la faveur du Savoyard et du public.

Le Savoyard n'était pourtant pas un maître commode, dont les bonnes grâces méritassent de faire des jaloux: il avait le parler aussi brutal que le geste, et ses colères suivaient leur libre cours à tort ou à raison, sans que la soumission la plus humble de la part de ses valets servît à le calmer. Il n'épargnait pas les coups ni les avanies à ses deux pages de musique, pour la moindre distraction, pour la moindre négligence, pour la moindre fausse note, dans l'exécution musicale dont ils étaient chargés: souvent, en public, il interrompait sa chanson, par un double soufflet distribué à droite et à gauche; souvent il avait le pied aussi leste à frapper, que la main. D'Assoucy seul se regimbait et protestait contre ces admonitions imprévues, mais l'aveugle frappait de plus belle et ne voulait rien entendre.

Ces inconvénients du métier se reproduisaient, chaque jour, sans amener au moins quelque dédommagement; le Savoyard était frugal dans ses repas, mais les deux pages avaient à pâtir de ses rares excès de boisson; l'ivresse l'excitait alors à battre monnaie sur la joue de ses deux esclaves, suivant sa propre expression, car il ne les aimait pas et les regardait comme des outils à lui appartenant. Grossier, inaccessible à tous les sentiments d'affection et de reconnaissance, il subissait à la fois l'influence de deux haines également implacables, d'une nature différente: l'une noble et hardie, contre l'Italien Concini, maréchal d'Ancre, qui tenait le roi en tutelle et la reine régente en servage; l'autre, basse et misérable, contre les marionnettes et le singe de Fagottini qui faisaient une concurrence redoutable à ses vers et à sa musique.