D'Assoucy conservait, d'ailleurs, son insouciance, et ne trempait pas dans les deux haines de son maître: il ne connaissait que de nom le maréchal d'Ancre, et il se divertissait au spectacle du singe et des marionnettes, contre lesquels le premier page de musique tramait sournoisement un complot, pour être utile et agréable au Savoyard. D'Assoucy, aspirait à se soustraire à cet esclavage insupportable et essaya d'abord de l'adoucir par les licences qu'il se permettait en trompant les yeux toujours ouverts de son perfide collègue et la perspicacité clairvoyante de l'aveugle; il regrettait ses bonnes aubaines d'autrefois et son aventureux vagabondage dans Paris, honteux qu'il était de se voir réduit à voler le chétif souper et le vin aigrelet de son tyran. Combien de fois, en reconnaissant ses frères et amis au milieu de l'auditoire du Savoyard, combien de fois ouvrit-il la bouche pour les appeler à son secours! Mais un coup d'oeil jeté sur son grotesque déguisement lui faisait monter le rouge au front et le forçait à se taire. Il n'aurait pas rougi d'être pris en flagrant délit dans l'accomplissement d'un vol adroit ou audacieux, et il se croyait avili par son costume de baladin!

Il ne se contenta pas de faire main basse sur le maigre ordinaire du Savoyard, qui, s'apercevant de la diminution des parts à la mesure de son appétit et de sa soif, grondait entre ses dents et rudoyait son premier page, seul chargé de régler et de diriger toutes les dépenses de la table. D'Assoucy se réjouissait des mauvais traitements qu'il attirait ainsi sur le dos de son compagnon. Quant à lui, qui avait le rôle de présenter le bassin à la ronde pour la récolte pécuniaire parmi les auditeurs du Savoyard, il faisait rapidement passer les pièces de monnaie dans sa poche, et souvent rapportait le bassin vide au chanteur aveugle, qui murmurait contre le malheur du temps et le resserrement des bourses. D'Assoucy raflait toujours la meilleure partie de la recette.

Le lundi 14 avril de l'année 1617, il attendait que son maître eût achevé de chanter un nouvel air sur les courtisans; et, assis au coin de la balustrade de l'orchestre, il contemplait de loin, en se rongeant les ongles, trois malheureux, qu'on venait d'attacher au grand gibet dressé au bas du Pont-Neuf, pour l'épouvante des langues légères et satiriques; car ce n'étaient pas des malfaiteurs qui méritassent la corde, mais bien de pauvres bourgeois coupables seulement d'avoir désapprouvé, tout haut, la marche des affaires publiques ou injurié le maréchal d'Ancre. Aussi, personne n'osait plus exprimer son mécontentement avec franchise, depuis que les paroles imprudentes étaient punies de mort, sans forme de procès.

Soudain de grandes clameurs retentirent du côté du Louvre, et la ville entière cria d'une seule voix: Vive le roi! Concini, en se rendant chez le roi avec une escorte de ses partisans, avait été assassiné, sur le Pont-Tournant du Louvre, par les favoris du jeune prince, qui, empressés de succéder au maréchal d'Ancre, ensanglantèrent ainsi le commencement du règne de Louis XIII; mais ce crime, exécuté au moyen d'un lâche guet-àpens, satisfit la fureur du peuple contre les conseillers de la reine-mère, et la joie publique se révéla par des atrocités. Le corps du maréchal, enterré en secret, le soir même, sous les orgues de Saint-Germain-l'Auxerrois, devint le jouet de la populace, qui, par vengeance, le traîna dans les ruisseaux, avant de le brûler sur le Pont-Neuf.

Le Savoyard ne fut pas le dernier à célébrer la délivrance du roi et de la France: il improvisa une complainte bouffonne sur la Passion du seigneur Concini et sa descente aux enfers. Cette pièce eut les honneurs de l'à-propos. Ce jour-là, le singe et les marionnettes de Fagottini furent abandonnés: d'Assoucy ne cessait pas de faire circuler le bassin, où pleuvaient les hards, les sous et même les écus; tout le monde apportait son offrande à la poésie et à la musique; mais le malin page, songeant à profiter de cette abondante recette qui ne se renouvellerait peut-être pas de sitôt, détournait très adroitement à son profit le cours de ce Pactole inusité, qui roulait de plus grosses pièces qu'il n'en avait jamais vues dans son plat de cuivre; il se jetait si avidement sur ce butin, que ses dix doigts ne lui suffisaient pas pour prendre; et l'aveugle, à qui revenait, après chaque tour de quête, le bassin allégé de la moitié de son poids, n'était pas peu surpris que la générosité de l'auditoire fit tant de bruit pour un si modeste résultat: depuis longtemps il soupçonnait la probité de ses pages de musique, et il prêta l'oreille au son des espèces de billon et d'argent, qu'il comptait tout bas à mesure qu'elles tombaient dans le bassin; ses calculs se trouvèrent faux de tout ce que s'était adjugé le voleur, avant de rendre le reste de sa collecte. Le Savoyard faillit éclater de rage, en acquérant la preuve certaine de la supercherie de son second page de musique, et il fixa sur lui des yeux blancs sans regard, comme pour épier un geste ou un mouvement de main accusateurs; il interrogeait de toute la puissance de l'ouïe les bruits vagues et indécis qui pouvaient l'aider à surprendre en flagrant délit le larron, de manière à lui ôter la ressource de nier l'évidence. D'Assoucy se fiait aveuglément à l'infirmité permanente de son maître et à l'absence momentanée de son camarade, pour cacher à peine les continuels larcins qui enflaient ses poches, lorsque le Savoyard, qui se tenait derrière lui, le coiffa d'un énorme coup de poing et l'arrêta la main pleine.

—Mordié! s'écriait-il en blasphémant et en réitérant les bourrades, nierez-vous, messire le fripon, que vous me ravissez le plus clair de mon bien? Çà, messieurs, dit-il en s'adressant aux témoins de la scène, je vous interpelle tous: quel châtiment mérite ce fourbe qui s'enrichit à mes dépens? Admirez, messeigneurs, comme vos dons et charités enrichissent ce gueux d'hôpital! Mais je ne suis pas si privé d'yeux qu'on imagine, car le sort m'a planté des yeux aux oreilles. O le mécréant, fils de Juif et d'Arabe! combien de sous marqués se sont évanouis entre ses doigts! L'ingrat, que j'ai retiré du péril de la prison et de pire, me paie de la sorte ma folle humanité! Mordié, pour le punir, je m'en vais le battre, devant vous, en gamme chromatique.

Le Savoyard, sourd aux supplications de l'enfant qui se débattait de toutes ses forces, lui déboucla ses chausses, d'où l'argent volé tombait en s'éparpillant, et lui infligea publiquement la punition du fouet, qui n'était pas encore banni de la justice légale. D'Assoucy, essoufflé de résistance et de prières, subit héroïquement ce supplice, et se vengea en piquants jeux de mots, quand il se retrouva debout sur ses pieds, et ne montrant plus que son visage narquois à l'assemblée. Les spectateurs qui avaient ri de cette exécution rirent davantage des plaisants quolibets que la colère inspirait au patient; le Savoyard, déconcerté par cette verve d'invectives, proposa lui-même, à son page des conditions de paix, qui ne furent pas acceptées; ce ne fut qu'une trêve de part et d'autre.

Sur ces entrefaites, une horde de sauvages de la lie du peuple se précipita sur le Pont-Neuf, où le gibet avait été, pendant la nuit, renversé et brûlé: le cadavre du maréchal d'Ancre, horriblement outragé, servait de jouet et de trophée à ces misérables, parmi lesquels des femmes, d'horribles mégères, se distinguaient par leur acharnement sur ces informes restes, souillés de sang et de boue. On chantait en choeur d'odieux couplets, on dansait autour de ce pauvre corps défiguré; on mêlait le nom de la reine mère à celui de son ministre favori, dans un chaos de malédictions à la mémoire du défunt; ensuite on traîna le cadavre vis-à-vis le Cheval de bronze et on le dépeça par morceaux, en criant toujours: Vive le roi! Des paysans de la province achetèrent des lambeaux de cette chair saignante, pour l'emporter avec eux, et il y eut des monstres qui en mangèrent, pour mieux assouvir une haine abominable qui survivait à la victime.

—Mordié! je veux aussi aller le voir, ce damné Italien! dit le Savoyard, oubliant qu'il était aveugle. Vraiment, je ne le verrai point, mais je le toucherai et tâterai, à l'endroit de ses blessures, que j'eusse voulu faire moi-même. Viens çà, Charlot, conduis-moi, en pinçant du luth, tandis que je chanterai gratis la complainte du détestable Concini.

D'Assoucy, qui gardait trop de rancune à ce brutal aveugle pour se résigner à une plus longue servitude, crut l'occasion opportune pour s'enfuir, à la faveur du tumulte; il eut soin d'emporter le petit trésor qu'il devait à ses vols journaliers et qu'il avait enfoui sous un pavé; puis, se recommandant tout bas au dieu des aventuriers, il accompagna son maître, en jouant de la musique, pendant que celui-ci hurlait ses fureurs poétiques contre la mémoire de l'Italien Concini. Mais la foule était plus curieuse de voir que d'écouter, et le Savoyard se plaignait de ce qu'on ne lui ouvrit point un chemin jusqu'à l'objet inanimé de son fougueux ressentiment; la difficulté d'avancer augmentant à chaque pas, d'Assoucy donna tout à coup un croc en jambe à l'aveugle, qui, en perdant l'équilibre, entraîna dans sa lourde chute plusieurs de ses voisins, aux vêtements desquels il s'était accroché. Ils tombèrent les uns sur les autres, en jurant tous à la fois et s'entortillèrent mutuellement, sans pouvoir se relever, tandis que d'Assoucy se hâtait de gagner le large.