Armand oubliait l'argent qu'il devait aller prendre chez le chanoine, pour examiner en détail l'étrange travestissement, auquel Scarron ajoutait encore des ornements et attributs nouveaux, outre la queue caractéristique en carton découpé, qu'il entortilla d'un vieux galon d'argent et qu'il s'attacha ensuite le plus solidement possible au bas des reins.

—Dieu fasse, lui dit son ami, que les pauvres joueurs qui ont tiré le diable par la queue, ne s'en prennent pas à la tienne, avec l'espoir de faire fortune!

—Un diable ne peut aller les mains vides, comme un donneur d'eau bénite? objecta Scarron. Trouvez-moi quelque outil qui ressemble à une fourche et qui me tienne lieu de sceptre ou de bâton d'honneur!

Armand de Pierrefuges tira de la cheminée un grand crochet de fer, qui avait servi, dit-il, dans les cuisines du roi Charles V, et dont l'extrémité, en effet, était façonnée en forme de fleur de lys. Scarron jugea l'instrument propre à l'usage qu'il comptait en faire, et se déclara très satisfait de son déguisement.

Les deux amis se donnèrent rendez-vous au bal, et Armand, qui était bien résolu à ne pas se compromettre avec un pareil masque, s'achemina, en riant de souvenir, vers le but de son expédition d'adroite fourberie, qui devait lui donner les moyens de retourner au jeu, la bourse pleine.

Scarron ayant terminé sa burlesque métamorphose, dont il ne pouvait avoir lui-même qu'une faible idée, faute de miroir où se regarder, s'arma de résolution et d'audace, pour briller dans la mascarade de madame de Soubise, qui ne le connaissait pas; l'incognito l'enhardissait, et il sortit du logis d'Armand de Pierrefuges, sans avoir été aperçu, marchant légèrement sur la pointe du pied, de peur d'éclabousser son blanc plumage. Il arriva, sans accident, dans la rue des Tournelles, où était situé l'hôtel de madame de Soubise. Dans les rues désertes, que Scarron, déguisé en diable, traversa comme une ombre, il n'avait rencontré qu'une vieille femme, qui s'enfuit et tomba presque morte de peur, au coin d'une borne, en recommandant son âme à Dieu et à tous les saints; cette femme attira, par ses gémissements, quelques voisins à qui elle conta l'effrayante apparition, que tous attribuèrent aux fumées du vin qu'elle avait bu; néanmoins, le bruit courut, dans les environs, qu'une espèce d'homme sauvage, emplumé et cornu, s'était montré à plus de dix personnes, et on en conclut que le diable était venu faire des siennes dans le quartier de l'Arsenal.

Le diable ou l'homme sauvage avait pénétré dans l'intérieur de l'hôtel de Soubise, sans autre passe-port que son étrange déguisement, auquel les valets, à moitié ivres, n'avaient pas pris garde, dans le tumulte des masques qui arrivaient de toutes parts. Le vestibule était mal éclairé par deux torches, et la diablerie de Scarron n'avait été vue ni remarquée de personne. Il monta hardiment le grand escalier, et s'introduisit d'abord dans une galerie, qui précédait la grande salle du bal, étincelante de lumières, embaumée de fleurs et retentissante de musique.

Cette musique animée, cette foule bigarrée de couleurs, cette magnificence de cérémonial, cette lumière éblouissante de chandelles de cire, ne déconcertèrent pas l'impudence de Scarron, qui se fiait à la bizarrerie de son costume fantastique, pour obtenir un succès de franche gaieté, sous les yeux de tout ce que la noblesse de cour avait de plus raffiné et de plus charmant. Ce n'étaient que Dieux et Déesses dans les costumes les plus originaux, les plus riches, les plus gracieux, au milieu d'une décoration théâtrale représentant l'Olympe, tel que les poètes anciens l'avaient décrit. L'aspect enchanteur de cet Olympe, qui eût fait envie à celui de la mythologie par la beauté des Déesses et la galanterie des Dieux, exalta encore la folâtre imagination du poète.

Il se mêla, en bondissant, à une sarabande, que dansaient Mars et les trois Grâces, Neptune et trois Tritons: un cri d'horreur signala d'abord sa présence, et tous les regards se fixèrent sur lui, pendant qu'il s'épuisait en sauts et en grimaces, quoique l'orchestre eût cessé d'accompagner sa danse turbulente; bientôt un rire universel circula dans l'assemblée, avant qu'on eût reconnu l'auteur de cette bouffonnerie et surtout la nature de son déguisement. Cependant quelques dames, que ce singulier masque emplumé avait heurtées au passage, s'étonnaient des taches gluantes qui gâtaient leurs robes de satin et de velours. On se persuada que, sous ce plumage, on trouverait plus tard certain seigneur, fameux par ses facéties, et madame de Soubise, pour amuser les Divinités de son Olympe, ordonna aux musiciens déjouer un branle, que, par hasard, Scarron dansait à merveille: il dansa donc, avec autant de souplesse que de vigueur, au bruit encourageant des rires et des applaudissements.

L'homme à plumes était donc réhabilité par sa grâce et sa légèreté de danseur; on le pria de continuer ses danses, qu'il n'interrompit que par lassitude. Les assistants lui étaient si favorables, qu'on lui fit servir une collation de fruits et de confitures, avec un flacon de vin d'Espagne. Pendant qu'il mangeait et buvait, pour réparer ses fatigues de danseur, tout le monde s'empressait autour de lui, pour admirer son costume hétéroclite et reconnaître ses traits, s'il était possible, sous un masque de suie, que ses longues moustaches et ses sourcils de duvet rendaient méconnaissables. Il était impossible d'attacher aucun nom de la cour sur ce visage, aussi hideux que malpropre, à cause des gouttes de sueur noire qui couvraient son front et qui ruisselaient sur ses joues noircies.