—Démon lutin et baladin, qui venez chez nous des rivages du Styx et de l'Achéron! lui dit madame de Soubise, qui s'était attribué le rôle de Vénus dans sa mascarade olympique, grand merci de vos danses, qui ont diverti les seigneurs et les dames de l'Olympe! Mais voici que nos Déesses s'informent de vos noms et qualités véritables, pour s'en souvenir dans le ciel ou dans l'enfer!

Scarron ne pouvait éluder cette question directe et aussi catégorique. La pensée lui vint de se faire passer pour son propre père, vieux conseiller au Parlement, qui ne devait pas être connu personnellement dans cette société toute aristocratique, mais la crainte de recevoir un démenti en face l'arrêta court, pour l'honneur de la magistrature. Cependant il fallait répondre, et son silence, en se prolongeant, quoiqu'il eût encore la bouche pleine, était de nature à diminuer la bonne opinion qu'on avait conçue de lui en raison de sa belle humeur. Comme il composait assez facilement les vers, pour sortir d'embarras par un madrigal et une cabriole, voici ceux qu'il improvisa, en les récitant d'une voix sympathique:

Je suis le diable Lucifer,
Qui ne regrette point l'enfer,
Trouvant bon ce siècle de fer:
Quoiqu'il espère, par sa danse.
Plaire à tant d'objets pleins d'appas,
Son habit met en évidence
Qu'en fait de cornes, il n'a pas
La belle corne d'abondance.

La poésie du diable eut autant de succès que sa danse, et un poète de l'école de Malherbe, qui était là pour figurer Apollon, eut la modestie d'avouer que ce diable-là l'avait détrôné en huit rimes. Scarron, échauffé par les éloges, par le bruit, par la foule, et surtout par le vin d'Espagne, que la déesse Hébé lui versait à pleine coupe, éparpilla les madrigaux et les quatrains, avec une vivacité d'improvisation qui aurait pu lui tenir lieu de tout autre mérite; ses plus jolis vers, inspirés par un esprit galant et facétieux, coulaient de source, et les dames ne se lassaient pas de puiser à cette source vivante de douceurs, sans crainte de la tarir,» suivant l'expression d'une Précieuse, qui représentait la neuvième Muse. Quelqu'un déclara, d'enthousiasme, que le poète Théophile, mort l'année précédente, n'avait fait que changer de corps, par métempsycose, et revivait, plus gaillard que jamais, dans cet aimable improvisateur. Mais un examen plus attentif de l'accoutrement extraordinaire du diable emplumé avait fait naître de singuliers soupçons: les deux lévriers que Diane menait en laisse léchaient les jambes de Scarron, comme s'ils prenaient goût à ce régal; car le miel, fondant à la chaleur, égouttait sur ses traces et laissait à nu la peau, en quelques endroits du corps, surtout aux coudes et aux genoux; enfin, ce miel, fermenté et mêlé à des ruisseaux de sueur, exhalait une odeur acre, qui ne ressemblait pas trop à l'ambroisie.

Tout à coup, par malice ou curiosité, les neuf Muses, qui entouraient ce diable de poète, lui arrachèrent quelques plumes, assez adhérentes à la chair pour n'en être pas séparées qu'avec une cuisante douleur; Scarron cria qu'on l'écorchait vif, mais l'exemple était donné; ces plumes arrachées avaient mis à découvert une peau luisante et collante: alors ce fut à qui plumerait, de toutes mains, le malheureux: hurlant comme un véritable démon, il implorait grâce, il se débattait, il se roulait par terre, il poussait des cris, mais ses contorsions et ses clameurs ne faisaient qu'exciter les rires et les cruautés de la bande céleste, qui se ruait sur lui pour le dépouiller de son duvet postiche. La plaisanterie tourna en injures et en mauvais traitements, lorsque le pauvre homme fut complètement déplumé, et Scarron aurait peut-être été déchiré en lambeaux, ainsi qu'Orphée par les Bacchantes, si, poursuivi et haletant, il n'était parvenu à gagner le vestibule. Il eut le bonheur de ne pas tomber dans les mains de la valetaille, qui aurait imité ses maîtres, en renchérissant sur l'exemple: ceux des valets, laquais et porteurs de chaises, qui n'étaient pas étendus ivres-morts, sous le péristyle et dans les cours, ne quittaient plus des lèvres le goulot de la bouteille et n'avaient des yeux entr'ouverts que pour voir couler le vin dans leur bouche.

Scarron, tout dégouttant de miel et de sueur, avait l'épiderme irrité de brûlantes démangeaisons, et tremblait de tomber au pouvoir de quelques-uns de ses bourreaux, qui le suivaient de près avec de bruyants éclats de rire: il descendit, à tâtons, un escalier obscur, et sortit de l'hôtel, comme il y était entré, sans rencontrer personne sur son passage. Une fois dans la rue, il se préparait à prendre ses jambes à son cou, pour regagner le faubourg Saint-Michel, où demeurait son oncle, quand deux porteurs de chaise, qui attendaient leur maître pour le ramener à son hôtel, ayant la vue obscurcie par le vin et le sommeil, s'imaginèrent que c'était lui qui venait à eux, et ouvrirent la portière de la chaise, en l'invitant à se garer de l'air glacial de la nuit. Scarron, que ce brusque changement de température avait saisi, et qui grelottait déjà de tous ses membres, ne laissa pas échapper une si belle occasion de se mettre à l'abri du froid et de la bise: profitant d'un heureux quiproquo, il se jeta dans la chaise qui s'ouvrait devant lui et que les porteurs refermèrent aussitôt.

Une chaise à porteurs était une espèce de boîte, rembourrée et garnie en dedans de tapisserie ou d'étoffe, pouvant contenir une personne assise. La reine Marguerite de Valois avait mis à la mode, depuis quarante ans, ce moyen de transport, et tout le monde s'en servait, dans la société polie, avant l'adoption générale des carrosses; deux hommes, l'un devant et l'autre derrière, portaient, à l'aide de brancards et de bricoles de cuir, cette boîte fermée par une portière à vitre, qui faisait face au siège intérieur. Ce véhicule, qui était fort commode pour franchir de courtes distances, sans être incommodé par le froid ou le hâle et sans avoir à craindre la pluie ou la boue, resta en usage jusqu'à l'époque de la Révolution, où la quantité des voitures à roues n'a plus permis de l'employer dans les rues de Paris.

Les porteurs, qui croyaient avoir affaire à leur maître, n'avaient pas distingué, dans l'ombre de la nuit, quelle sorte de masque s'installait au fond de la chaise, qu'ils soulevèrent et emportèrent d'un pas lent et mesuré, en chantant des couplets bacchiques. Scarron, à peine remis de son émotion, se peletonna sur lui-même, pour rappeler la chaleur dans ses pauvres membres engourdis et endoloris, car le miel, qui couvrait sa peau et en obstruait tous les pores, lui causait de vives démangeaisons. Il s'endormit bientôt de lassitude, au bercement cadencé de la chaise, sans savoir où on le conduisait et sans s'être demandé quelle serait la fin, bonne ou mauvaise, de son aventure de carnaval. Il était, d'ailleurs, à moitié ivre et tout à fait philosophe.

Cependant Armand de Pierrefuges, toujours riant à part soi de la plaisante figure que ferait Scarron et de l'accueil qu'il recevrait chez madame de Soubise, arriva chez le bon chanoine, qui venait de se mettre au lit, après avoir sommeillé digestivement à la suite d'un copieux souper.

Les habits de Scarron, que Pierrefuges apportait, à cette heure indue, déterminèrent la gouvernante à l'introduire aussitôt dans la chambre du vieillard, qui ne s'était pas couché sans demander des nouvelles de son neveu. Il fallait qu'il fût sous l'impression d'un sinistre pressentiment, car enfin Scarron ne rentrait jamais de si bonne heure, lorsqu'il rentrait avant l'aube.