Armand, en se présentant devant le chanoine à peine éveillé, feignait de s'essuyer les yeux, qu'il avait aussi secs que le coeur; mais, à l'aspect de cette face épanouie et rubiconde, à laquelle l'inquiétude ne donnait pas même un caractère grave et sérieux, il ne put s'empêcher de rire, par un retour de pensée vers la mascarade du futur abbé Scarron, qui, en ce moment même, s'exerçait à jouer un rôle de diable. Le chanoine le regardait avec un étonnement, que ce rire intempestif augmentait encore; mais, dès qu'il reconnut les vêtements de son cher Paul, que l'inconnu étalait devant lui, il s'élança hors de son lit, les mains et les yeux levés au ciel, en se préparant à apprendre un grand malheur.

Rien n'était plus vrai que son émotion douloureuse, mais il avait, avec son costume et sa coiffure de nuit, une physionomie si bouffonne, que le rire malhonnête d'Armand de Pierrefuges en redoubla.

—Monsieur, Monsieur! disait le bon chanoine: ce pourpoint, ces chausses appartiennent à mon neveu, à mon fils, à celui que j'aime par-dessus tout! En quel lieu les avez-vous trouvés? Où donc est-il allé, mon pauvre Paul, après s'être ainsi dévêtu? Ah! Monsieur, n'aurait-il point perdu au jeu ses hardes et son trousseau, le méchant garçon? Retirez-moi d'angoisse, par pitié!

—Révérend père! répondit Armand, qui riait sous cape, quoi qu'il fît pour tourner ses idées du côté tragique de la situation; je viens vers vous tristement, pour vous annoncer l'accident le plus funeste, le plus lamentable, le plus imprévu, et pour vous prier de dépenser cent écus, en mémoire de votre infortuné neveu Paul Scarron.

—Qu'est-ce? Cent écus! reprit l'oncle, qui n'eut pas le coeur d'être avare, en présence d'un douloureux événement qu'il appréhendait plus que tout. Paul est-il mort?

—Hélas! mon digne seigneur! repartit l'imposteur, avec un interminable éclat de rire, qui simulait des sanglots étouffés: ce jeune homme, de si noble race, de si fière espérance, de savoir si précoce, d'esprit si mignard, qui avait pour vous si chaude amitié et si profonde reconnaissance…. Las! si vous l'aviez vu en cet état!…

—Bon Dieu, secourez-moi! s'écria le chanoine, trop préoccupé de sa douleur pour en être distrait par les rires inextinguibles de ce fatal messager. O ciel! qu'est-il advenu?

—Voici les habits de votre cher neveu, que je vous apporte, messire: ne les reconnaissez-vous pas? Las! c'est moi qui l'ai déshabillé, l'héroïque jeune homme, quand les bateliers ont tiré son corps de la rivière….

—Quoi! mon neveu est noyé! Mon Paul a rendu l'âme! interrompit le chanoine, en pleurant comme un enfant, pendant que le fourbe riait à se pâmer. O le malheureux sort!… Sans doute, il ne s'est pas donné la mort volontairement? Qui eût pensé que je survivrais à cet enfant chéri? Je mourrai volontiers, à présent qu'il n'est plus.

—Ça, consolez-vous, mon Père, et priez Dieu qu'il nous le ressuscite, par miracle…. Mais remettez-moi, s'il vous plaît, les cent écus, qu'il faut pour racheter le corps aux bateliers.