—Sacrebleu! maître Pierre! interrompit le domestique terrifié: c'était un grand diable que celui-ci, tout habillé de plumes comme un coq, enfumé comme un jambon de carnaval, et lançant des flammes par les yeux et la bouche! On ne sait pas encore ce que M. le comte est devenu, et l'on se demande si ce diable ne l'a pas emporté tout vif dans l'enfer.
—Le cas ne serait pas neuf, André, reprit le jardinier. M. le comte a péché grièvement, en allant à cette folle mascarade qui s'est donnée cette nuit dans la rue des Tournelles. Or ça, l'ami, écoute mon histoire: En ce temps-là, ce n'était pas hier, on voyait, à la place qu'occupe aujourd'hui la Chartreuse des révérends Pères, un château ruiné, où le diable menait son sabbat et tordait le cou à ceux qui s'en approchaient, malgré le bruit infernal qu'on y faisait; mais les Chartreux obtinrent du roi d'alors la donation de cette maison assez mal famée, et ils en chassèrent le malin esprit, à force d'exorcismes et d'eau bénite. Depuis que Dieu a conquis ce domaine du diable, qu'on nommait alors le château de Vauvert, le diable s'efforce d'y revenir, de temps à autre, pour reprendre son bien; à cet effet, le tentateur maudit emprunte maintes formes diverses, les plus diaboliques qu'il peut imaginer. Il faut donc, si on le rencontre sur son chemin, le battre sans miséricorde, jusqu'à ce que le jeu ne lui plaise guère, fit-il semblant de demander grâce et de rendre l'âme, comme une personne mortelle: on est sûr de gagner ainsi le paradis.
Scarron, qui n'avait pas perdu un mot de cet entretien, n'osait pas bouger, de peur de porter la peine du diable de Vauvert, et de n'avoir pas, comme ce vieux diable, la ressource de se réfugier en enfer. Un reflet de la torche du jardinier, errant sur son visage noirci, ajoutait un caractère merveilleux à son étrange aspect; mais les deux interlocuteurs s'écartèrent, sans jeter un coup d'oeil au fond de la citerne. Scarron respira plus librement, quoique ses dents claquassent de froid, quoique ses jambes mouillées fussent comme paralysées, et quoique le miel pénétrât dans ses chairs comme des pointes d'aiguilles rougies au feu. Les recherches aux flambeaux continuèrent durant une heure, redoublant les terreurs du prétendu diable, qui, nonobstant les souffrances intolérables qu'il avait à subir, songeait moins à sortir de la citerne, qu'à s'y cacher en sûreté contre les terribles menaces qui lui figeaient le sang dans les veines.
Enfin les lumières s'éteignirent, les pas et les cris s'éloignèrent: on renonçait à rejoindre le démon, qui n'avait fait que se montrer, et on allait se coucher, sous l'influence de cette apparition infernale, que le cauchemar devait renouveler dans un pénible sommeil. Scarron aurait dormi plus tranquillement, s'il avait pu poser ses pieds et appuyer sa tête sur une surface solide; mais, à chaque instant, il lui fallait inventer une posture moins incommode, arcbouter ses pieds aux interstices des parois de la citerne, arrêter le perpétuel balancement de la corde mobile, et maintenir au-dessus de l'eau le seau qui s'enfonçait sous le poids de son corps. Ses mains rouges et glacées s'efforçaient, de toute la puissance de leurs nerfs, à trouver un point d'appui: vingt fois il tenta une ascension périlleuse en se hissant le long de la corde, et il n'atteignait le milieu du puits que pour retomber bientôt à son point de départ. La fièvre, par bonheur, survenait alors et ranimait son énergie.
Il vit poindre le jour, avec l'espoir de la délivrance, et après trois heures de tortures inouïes, qu'il fut tenté de terminer en se laissant couler au fond de l'eau, il entendit une marche lente et avinée s'avancer du côté de la citerne, et il ouvrait déjà la bouche pour crier, préférant risquer sa vie une dernière fois plutôt que de mourir cent fois par minute; d'ailleurs, il se flattait que son piteux état le justifierait du soupçon d'être le diable en personne; mais il eut, par prudence, la précaution d'attendre qu'il fût hors de sa prison pour se faire connaître: la corde remuait et se tendait, en criant sur la poulie; il aperçut le jardinier, qui s'était mis en devoir de tirer de l'eau: il s'accrocha d'une main à cette corde qu'il n'avait pas quittée, et se suspendit de l'autre main au seau qui montait, en se recommandant à son ange gardien.
—Tais-toi, poulie criarde, demain tu seras graissée! disait le jardinier, en chancelant, par suite des libations auxquelles l'alerte de la nuit avait donné lieu parmi la valetaille. En vérité, l'eau pèse plus que le vin, et je suis sage de n'en jamais boire. Ce vilain seau n'est pourtant pas rempli d'or, mais on croirait, à sa lourdeur, que le diable est dedans!
A ces mots, il se trouva face à face avec Scarron, qui, craignant de se voir de nouveau précipité dans la citerne, s'était élancé d'un bond sur la margelle du puits, en tenant avec ses deux mains la corde immobile. Le jardinier ferma les yeux, lâcha la corde, plia les genoux sous lui et murmura les prières des agonisants, pendant que, sans le remercier, Scarron, qui avait mis pied à terre et qui reconnaissait les jardins de l'hôtel où il se trouvait, dégourdissait ses jambes presque inertes, en courant à perdre haleine, avec l'espérance de gagner une petite ruelle qui longeait le clos des Chartreux et aboutissait à la rue d'Enfer.
Le jardinier, se sentant fort de l'éloignement du diable qui ne l'avait pas même touché, se releva, en criant à pleins poumons, et mit en branle une cloche qui servait à appeler les ouvriers. On répondit, on accourut à ses clameurs, à son carillon, et le diable, qui fuyait à travers le jardin, fut poursuivi de près. Scarron n'eut pas d'autre moyen d'échapper à cette nouvelle poursuite, que de sauter dans le clos des Chartreux, de ramper entre les ceps de vigne qu'on avait vendangés la veille, et de se glisser à quatre pattes dans le pressoir, dont la porte était entre-baillée. On aurait, en effet, perdu sa trace, si un aide jardinier ne se fût trouvé là pour garder la vendange, dont il avait goûté un peu plus que de raison.
[Illustration: «Tais-toi, poulie criarde! disait la jardinier. Demain tu seras graissée.»]
—Merci Dieu! dit l'aide, en tombant le front contre terre, à la vue de ce bipède humain, dont les plumes mouillées ressemblaient à des écailles. Grand saint Bruno, protégez-moi! Arrière, vision satanique! murmurait-il à voix basse, sans oser lever la tête: le Seigneur me châtie pour avoir péché par gourmandise, en goûtant à la vinée du couvent…. Au secours! au secours! cria-t-il à plein gosier, lorsque la conscience d'un péril imminent lui eut rendu la voix. A moi, mes amis! sauvez-moi de l'enfer! Je t'exorcise, Belzébuth! Plût à Dieu que j'eusse à ma dévotion une tonne d'eau bénite!