Scarron faillit se jeter sur ce braillard, qui allait donner l'alarme à tout le couvent; mais la prudence lui fit comprendre que ce robuste garçon le terrasserait d'une chiquenaude et il se hâta de chercher une autre cachette, avant qu'on arrivât aux cris du maudit ivrogne. Une échelle dressée contre les douves extérieures de la cuve l'invitait à y monter et à descendre en dedans de cette cuve, au risque de courir la chance d'être noyé dans le vin nouveau; il s'enfonça donc jusqu'au cou dans un bain fumeux et enivrant, qui lui parut chaud en comparaison de l'eau de la citerne; il s'y désaltéra même, pour calmer le feu intérieur qui le consumait.
Le gardien du pressoir s'époumonnant à hurler et à intercéder saint Bruno, fondateur de l'ordre des Chartreux, les moines sortirent de leurs cellules. On mit en branle les cloches du monastère, comme si ce fût un incendie: tous les religieux étaient sur pied, toute la communauté accourait au pressoir. On accourut aussi des environs. L'aide jardinier qui jurait avoir vu le diable, délirait d'effroi, en racontant la vision qu'il avait eue; le vin nouveau dont il s'était gorgé lui inspirait les plus extravagantes hallucinations: il en vint à raconter que le diable qui avait fait invasion dans le couvent ne pouvait être que le diable légendaire de Vauvert, d'autant plus qu'il avait trois têtes, six bras et quatre jambes. On chercha, on regarda partout, excepté dans la cuve: on ne trouva que quelques plumes gluantes collées au plancher, on les exorcisa, on les brûla, on récita des prières, on aspergea d'eau bénite le vin qui bouillonnait, puis on se retira, en plaçant à la porte du pressoir deux hommes, au lieu d'un, pour empêcher le démon de reparaître. La superstition et la crédulité étaient si grandes, à cette époque, qu'on faisait intervenir le diable en tout ce qui semblait anormal et inexplicable dans l'ordre des choses naturelles.
Scarron, plus tranquille enfin dans la cuve du pressoir qu'au fond de la citerne où il avait failli périr de froid, souhaitait néanmoins être hors de ce bain chaud, dont les vapeurs commençaient à lui troubler la cervelle: il s'adossa, debout et immobile, aux parois de la cuve, pour ne pas être entraîné, par le vertige, sur un lit de grappes de raisin, qui fût devenu son tombeau. Mais le vin en fermentation l'enveloppait d'un nuage perfide; il chancelait sur le marc mouvant; il allait peut-être périr, lorsqu'un dernier sentiment de conservation lui inspira l'énergique volonté de se soustraire à un danger, que les délices de l'ivresse rendaient plus inévitable; il s'accrocha des deux mains et des dents au bord de la cuve: il s'aida si activement des genoux et des pieds qu'il parvint à s'asseoir sur le haut d'une échelle, pour raffermir ses sens et rappeler ses idées, qui tournoyaient dans un nuage avec tous les objets environnants.
Son séjour parmi la vendange écumante avait peint tout son corps d'une couleur rougeâtre, qui lui donnait une figure encore plus extraordinaire et plus effrayante. Les deux hommes, qui priaient à la porte du pressoir, furent distraits de leurs prières par le mouvement qui s'opérait dans la cuve, et dès qu'ils virent s'élever au-dessus de cette vaste cuve un personnage auquel leur épouvante prêta des formes gigantesques et des traits surnaturels, ils se signèrent et s'enfuirent. Scarron jugea prudent de les imiter, avant qu'ils eussent donné l'alarme, et il fit si bonne diligence dans cette dernière fuite, qu'il heurtait à la porte de son oncle, en même temps qu'on sonnait les cloches au couvent.
La vieille gouvernante, qui vint ouvrir, tout en larmes, ne pouvait reconnaître son petit Paul, sous ce masque de suie, de plumes et de vin. Elle s'imagina que le diable emportait l'âme de son maître, et elle recula en arrière, les yeux fermés, les dents serrées et les bras au ciel. Scarron essayait de la rassurer, en lui demandant du linge et un lit chaud, mais sa voix et ses caresses ne réussirent pas à la tirer d'erreur, et elle se cachait le visage, se bouchait les oreilles et s'obstinait à ne répondre qu'en marmotant le De profundis. Scarron, perclus de froid et tremblant de fièvre, changea de ton et de manières, l'invectiva et la rudoya, ce qui fut plus efficace.
—Or ça, sorcière du diable! s'écria-t-il en colère: veux-tu que j'éveille mon oncle par ce vacarme, et désires-tu que je sois réprimandé, par lui, de ma triste mascarade?
—Seigneur Jésus! reprit la gouvernante, en gémissant; monsieur votre oncle est près d'expirer. Dès qu'il apprit que vous étiez noyé, il fut attaqué de paralysie et d'apoplexie; maintenant il gît sans connaissance et pâmé de douleur à votre sujet. Le médecin a déclaré qu'il n'en relèverait point, et d'un instant à l'autre, il s'en va trépasser.
Scarron n'eût pas été plus stupéfié, si la foudre l'avait atteint; il se frappa le front, et oubliant ses propres souffrances pour ne songer qu'à son pauvre oncle qu'il avait tué par une insigne folie, il jura de se venger d'Armand de Pierrefuges, sans se souvenir que c'était lui-même qui l'avait envoyé au chanoine; il courut, étouffé de sanglots, dans la chambre du vieillard, qui, après une crise favorable, avait repris ses sens et tâchait de renouer les fils brisés de sa mémoire. L'apparition de son neveu eût sans doute porté un nouveau désordre dans ses idées et compromis plus gravement sa santé, si Scarron ne se fût précipité entre ses bras, presque insensé de chagrin et de remords. Le digne oncle, qui n'était pas plus que sa gouvernante un esprit fort, faillit partager les terreurs que ce diable avait semées partout sur son passage; mais il aimait trop son mauvais sujet de Paul, pour douter de son identité en l'écoutant parler.
—Mon vénéré oncle, disait Scarron avec une vraie sensibilité, on vous a trompé! Je ne suis pas encore défunt, et je vivrai longtemps pour vous obéir, si Dieu me prête vie.
—Est-ce le cas de se noyer, méchant, parce que tu n'as point goût à te faire abbé? reprit le bonhomme, que la joie ressuscitait. Deviens greffier, notaire, procureur, si tu veux, plutôt que mort!