—Ah! mon bon et excellent oncle! interrompit Scarron, redoublant d'embrassades; à votre tour, guérissez-vous, mon second père, et, pour expier mes fautes, je serai abbé, chanoine et pape, si cela vous agrée en quelque chose. Aussi bien, je puis dire adieu au monde désormais, car il m'en cuira d'avoir fait le diable, durant cette terrible nuit!

Ces mots, prononcés avec une mélancolie qui s'efforçait d'être plaisante, avertirent le chanoine de jeter les yeux sur le singulier personnage qu'il embrassait tendrement: en voyant cette face de ramoneur, ces plumes rougies, ces cornes dorées, et cette queue ruisselante de vin, il perdit la gravité de son âge et de sa robe monacale, pour tomber dans des convulsions de rire, qui dissipèrent les restes de sa maladie; il fut donc guéri radicalement par cet excès de gaîté et cette explosion de joie.

Quant à Scarron, qui riait aussi de le voir rire, il eut beau, à force de bains, se débarrasser de ces plumes et de ce miel diaboliques incrustés dans sa peau, sa jeunesse et sa santé furent le prix de son imprudente mascarade; les rhumatismes, qu'il avait gagnés à ces alternatives subites de chaud et de froid, désorganisèrent son tempérament et paralysèrent tout son corps; sa tête se pencha sur sa poitrine; ses jambes, dont les nerfs s'étaient retirés, lui refusèrent leur service, et il ne conserva de mouvement que dans les yeux, la langue et la main droite; mais sa bonne humeur ne l'abandonna pas et s'accrut, au contraire, en compensation des autres facultés qui lui manquaient.

Son oncle lui légua le canonicat du Mans, et la reine le nomma son malade en titre d'office, avec une bonne pension pour se faire soigner. Malgré les tortures à peu près continuelles qui le clouèrent, pour toute sa vie, sur un fauteuil, Paul Scarron composa les ouvrages les plus bouffons, en vers et en prose, qui aient jamais été écrits dans notre littérature.

LE REVENANT

DU CHATEAU DE LA GARDE

(1643)

Dans le courant de l'hiver de l'année 1643, le bruit se répandit à Paris, que la peste s'y était déclarée, et ce bruit, grossi par l'effroi, amena bien des départs précipités, quoique la police n'épargnât rien pour tranquilliser les esprits. Tous les jours, le quartier du Marais, où habitait la noblesse à cette, époque, se dépeuplait, et des familles entières, malgré la rigueur de la saison, s'empressaient de quitter la capitale, et de fuir un péril imaginaire. Ce fut bien pis, lorsqu'on publia que le fléau s'était propagé dans les provinces! Ceux qui étaient sortis de la capitale ne savaient plus s'ils devaient y rentrer, et ceux qui y restaient encore, hésitaient à s'en éloigner.

[Illustration: On publia que le fléau s'était propagé.]

Madame du Ligier de La Garde, dont le mari était maître d'hôtel de la reine-mère Anne d'Autriche, et qui remplissait elle-même une charge analogue auprès de cette princesse, se voyait forcée de demeurer à la cour, résidant alors au Château de Saint-Germain-en-Laye. Or, sa fille Antoinette, âgée de neuf ans, se trouvait seule à Paris, loin des yeux et des soins de sa famille, dans le couvent des Carmélites de la rue du Bouloy, pour y commencer son éducation. Madame de La Garde frémit du danger qui pouvait menacer son enfant, au milieu d'une ville infectée par la contagion et dans le sein d'une communauté religieuse où ne pénétraient pas facilement les secours de l'art. Elle eût voulu, pour rassurer sa tendresse, protéger de ses regards maternels cette jeune tête, sur laquelle reposaient tant d'espérances, mais des ordres sévères de la cour ne permettaient à personne de venir de Paris à Saint-Germain, et elle se fût exposée à une disgrâce en même temps qu'à la perte de sa charge, si elle avait essayé de s'absenter pour se rendre auprès de sa fille. Une de ses amies, madame d'Urtis, était dans une position identique: mademoiselle Thérèse d'Urtis, qui avait à peu près l'âge de mademoiselle de La Garde, élevée dans le même couvent qu'elle, devait être également séparée de sa mère, par des obstacles résultant de la charge de celle-ci dans la maison de la reine. Les deux mères se confièrent donc leurs inquiétudes, et tinrent conseil pour les faire cesser, en écartant leurs enfants du foyer de l'épidémie.