—Va fermer la porte à double tour et aux verrous, Printanière, car il peut reparaître!
—Fi donc! Thérèse, c'est pitoyable de faire ainsi l'enfant! Veux-tu nous rendre ridicules, nous faire montrer au doigt! J'aimerais mieux me trouver en compagnie de tous les revenants du monde. Sois donc plus raisonnable. D'abord, il n'y a pas de revenants….
—Il n'y a pas de revenants! Regarde! regarde! disait mademoiselle d'Urtis, en désignant d'une main tremblante une partie de la tapisserie que la bise faisait flotter, de sorte que les personnages avaient l'air de vouloir s'avancer vers les deux amies.
—J'avoue que ces figures-là ne sont pas réjouissantes répondit mademoiselle de La Garde, qui se dirigea sans hésiter vers la tapisserie mouvante, et qui la toucha de la main, en riant; mais il faut avouer que saint Antoine, qu'on a représenté sur cette tapisserie, pouvait du moins croire aux revenants, en compagnie de ces vilains masques.
—Antoinette! on marche, on marche encore! Écoute!… Qu'est-ce qui marche ainsi?
—Ce doit être la tête qui t'a si fort effrayée tout à l'heure. Certes, je ne perdrai pas cette belle occasion de me trouver en face du revenant. Prends ton flambeau et suis-moi, ma chère, avec Cybèle, qui ne se fera nul scrupule de mordre les jambes d'un revenant.
—Antoinette, je n'aurai jamais la force…. Pourquoi braver?… Mais, puisque tu es résolue d'affronter ce danger, je le partagerai, et je périrai avec toi plutôt que de te survivre!
En prononçant ces mots avec des larmes que faisait couler une exaltation de sensibilité romanesque, mademoiselle d'Urtis se jeta dans les bras de son amie, qui riait du péril imaginaire que celle-ci lui annonçait d'une manière presque solennelle; seulement, elle essaya de calmer, par quelques bons raisonnements, les inquiétudes de Thérèse, qui était déterminée pourtant à s'associer au sort de la téméraire Antoinette. On entendait toujours, dans le lointain, un pas traînant et indécis, auquel se mêlaient quelques cris inarticulés, semblables à ceux d'un enfant nouveau-né, et les frémissements des portes, qu'un courant d'air engouffré dans les longs corridors faisait osciller et gémir sur leurs gonds.
Cependant la chienne, au lieu de manifester la moindre crainte, semblait écouter aussi avec une attention intelligente et témoignait, par des grognements de bonne humeur, l'impatience qu'elle avait de mener mademoiselle de La Garde vers le lieu d'où partaient ces bruits étranges: elle attendait, assise sur son derrière, la tête et les oreilles droites, en regardant la porte; puis, elle se remettait à tourner, en grognant, autour de sa maîtresse, qui comprenait bien que ce manège, ces grognements, cette impatience, étaient un langage chez le pauvre animal, à défaut de la parole.
Mademoiselle de La Garde, toujours armée des tenailles à feu, sortit de l'appartement, précédée de Cybèle qui allait en avant comme pour la conduire, et suivie de Thérèse, qui tenait le flambeau; celle-ci regardait sans cesse derrière elle, reculait ou s'arrêtait à chaque pas, effrayée par les ombres mobiles que faisait surgir autour d'elle le passage de la lumière; mais, n'osant pas rester en arrière, elle se hâtait de rejoindre son amie, en écoutant avec effroi le murmure de sa propre respiration que précipitaient les battements de son coeur. Quant à Antoinette, elle n'était accessible à aucune autre émotion, qu'à celle de la curiosité, et elle marchait en avant d'un pas délibéré, sans prendre garde à tous les motifs de terreur qu'elle rencontrait sur son chemin: silhouettes fantastiques, anciens portraits de famille grimaçant le long des murailles, tapisseries flottantes, voûtes sombres, corridors sonores, portes gémissantes. Elle s'abandonnait à la conduite de Cybèle, qui avait l'air de la remercier, en lui montrant la route et en lui indiquant du regard un but mystérieux.