—Cybèle? demanda encore Antoinette, qui soupçonna enfin un quiproquo.
Cybèle n'a pas l'air malade….
—Maman! dit la petite fille, en se relevant pour s'élancer vers le lit.
Alors une main sèche écarta les rideaux, et la lueur du flambeau que tenait Thérèse se projeta sur une espèce de figure jaune et décharnée, dont les yeux brillants, au regard fixe, semblaient seuls avoir encore de la vie. A cette apparition imprévue, mademoiselle d'Urtis poussa de nouveaux cris et fit quelques pas pour s'enfuir; mais elle revint auprès de mademoiselle de La Garde, qui la rappelait d'un ton impérieux et la rassurait, en lui montrant la scène de douleur qu'elles avaient sous les yeux: la petite fille serrait dans ses bras cette femme agonisante, qui avait à peine la force de se tenir sur son séant et de faire signe qu'elle allait parler. Elle parla enfin d'une voix sourde et mourante.
—Pardonnez-nous, mes jeunes demoiselles…. C'est ma fille qui l'a voulu…. Mais j'étais mourante de froid…. On me repoussait partout, on m'aurait tuée!… Le hasard, le bon Dieu nous a conduites ici…. Je suis encore bien faible…. Cependant je crois que je vivrai pour ma chère petite Marie!…
—Vous vivrez, Madame, répondit noblement mademoiselle de La Garde, et l'on vous donnera tous les soins qu'exige votre maladie…. Ne parlez plus; cela vous épuiserait, dans l'état de faiblesse où vous êtes; votre fille nous instruira de ce qui est nécessaire. Thérèse, va chercher du lait dans notre chambre!… Va donc, tu sais bien que nous n'avons pas autre chose jusqu'à ce que le jour soit levé!
—Que vous êtes bonnes, mes belles demoiselles! C'est toujours le Ciel qui vient à mon aide.
Thérèse fit quelques difficultés pour retourner seule dans la chambre verte, quoique mademoiselle de La Garde consentit à rester sans lumière avec la petite fille, qui, joyeuse et reconnaissante de trouver des coeurs compatissants, lui apporta un siège et se tint debout contre le dossier. Thérèse, à qui la peur et la charité prêtaient des ailes, reparut, au bout de quelques minutes, avec une jatte de lait, que la malade but à longs traits en bénissant la main qui la lui avait présentée. Mademoiselle de La Garde recommanda doucement à cette pauvre femme de ne plus se fatiguer à fournir des explications que sa fille donnerait pour elle, et aussitôt l'enfant raconta naïvement les événements qui l'avaient amenée, avec sa mère, dans l'intérieur du château, sans y être autorisée par personne.
—Nous sommes de la Champagne, dit-elle; nous habitions dans le faubourg de Troyes, où mon père exerçait le métier de tonnelier: il y a quinze jours, une maladie se déclara dans le pays; bien du monde en mourut, mon père un des premiers; alors, maman, se voyant sans ressources, et craignant aussi que je devinsse malade, partit avec moi pour Paris, où j'ai un oncle qu'on dit assez riche. C'était chez lui que nous avions le projet d'aller; mais, comme nous n'avions pas le moyen de louer des places dans le carrosse public, nous faisions la route à pied; et maman, de lassitude et de chagrin à la fois, eut la maladie, dont mon père était mort: elle croyait mourir aussi dans l'endroit où elle s'arrêterait, car nous étions sur le grand chemin, sans asile et sans argent. Elle fit de grands efforts, souffrante comme elle était, et nous arrivâmes enfin à un gros village; les méchantes gens de ce village nous refusèrent l'hospitalité et nous menacèrent même de nous maltraiter, si nous ne nous éloignions pas: ils disaient que nous avions la peste!
[Illustration: Un soir, comme la neige tombait dru, la veuve et sa fille s'abritèrent dans une masure.]
—La peste! interrompit mademoiselle de La Garde.