—La peste! répéta Thérèse, qui s'abandonna un moment à des terreurs plus réelles que les précédentes.
—Ce n'était pas la peste, puisque nous n'en sommes pas mortes, dit l'enfant. Nous nous éloignâmes pour chercher gîte ailleurs; mais, partout où nous allions, on nous accueillait de même, en nous fermant les portes et en nous criant de passer notre chemin. La maladie de maman augmentait, et il fallut toute la tendresse qu'elle me porte pour l'empêcher de rendre l'âme dans les champs. On nous criait de ne pas aller à Paris, parce que nous n'y serions pas reçues. Je ne sais quel chemin nous suivîmes: nous marchions à l'aventure, à travers la campagne; nous errions dans les bois. Les journées étaient horribles, les nuits plus horribles encore! Et la faim! et le froid!… J'ai mangé de l'herbe, Mesdemoiselles!… Maman ne prenait que de l'eau ou de la neige, sans pouvoir éteindre la fièvre brûlante qui la consumait. Je demandais à Dieu de nous rappeler à lui pour abréger nos souffrances, car nous étions destinées à mourir sans secours. Un soir, comme la neige tombait dru, nous nous abritâmes dans une masure, qui est fort proche de ce château, et déjà j'arrangeais une litière avec de la paille enlevée aux granges voisines, pour y coucher maman qui se sentait plus mal, lorsqu'un chien entra, en se traînant sur le ventre, dans la cachette où nous étions. J'eus peur d'abord et crus qu'il allait nous chasser à belles dents; mais il n'aboyait pas et il se plaignait, comme s'il souffrait beaucoup. Je m'aperçus que le pauvre animal avait les pattes de derrière tout en sang et ne pouvait s'en servir. On lui avait tiré un coup de mousquet, sans doute parce qu'on l'avait pris pour un loup. Je déchirai ma chemise et bandai ses blessures le mieux qu'il me fut possible; ensuite je partageai avec lui un morceau de pain qui me restait: il me lécha, il me flatta, il m'invita par tant de caresses à le suivre, que je le suivis, en quittant maman qui s'était endormie. Il me conduisit dans la cour de ce château et se glissa par une porte que je m'étonnai de trouver ouverte pendant la nuit: il me mena dans cette chambre, où j'entendis crier des petits chiens; c'étaient ceux que cette chienne avait mis bas, peu de jours auparavant, et je l'aidai à remonter sur ce lit qu'elle avait choisi pour y faire sa nichée.
—Il y a des petits chiens? s'écria Thérèse, en courant au lit avec la pétulance de son âge et en découvrant la courte-pointe qui cachait Cybèle allaitant quatre jolis boule-dogues.
—En vérité, il s'agit bien de chiens! dit Antoinette, fâchée de cette interruption peu sérieuse, au milieu d'un récit touchant. Les hommes vous ont refusé l'hospitalité, ajouta-t-elle avec émotion en embrassant Marie, et cet animal vous l'a donnée!
[Illustration: Marie-Jeanne et son mari furent glacés d'horreur en trouvant vide la chambre verte.]
—Maman était si malade! reprit la petite fille: je retournai à la masure et je décidai, par un mensonge, maman à m'accompagner ici, en lui disant qu'on m'avait permis de loger dans cette belle chambre. C'est là que nous sommes cachées depuis plusieurs jours; cette bonne chienne ne nous a pas quittées, et nous ne l'avons pas chassée de son lit. Ce château n'est point habité, du moins personne n'y demeure pendant la nuit, et je n'y ai rencontré qu'une vieille femme, qui s'est sauvée à toutes jambes, en criant, dès qu'elle m'a vue….
—Et comment avez-vous vécu depuis que vous êtes ici? demanda mademoiselle de La Garde, dont tes paupières s'étaient mouillées de larmes.
—C'est un vol, répondit la petite fille en rougissant, mais quand on a faim, quand on a sa mère malade, on est plus excusable! Je suis descendue à la cave et j'y ai pris du vin, qui a fait beaucoup de bien à maman; j'ai trouvé encore quelques provisions dans un cellier, des figues, des raisins secs…. Ce n'est pas tout, un matin, on cuisait au four banal du village: j'ai emporté un pain, aux yeux de trois personnes qui n'ont pas essayé de me poursuivre; ce pain, je l'ai partagé avec la chienne, qui avait partagé son lit avec nous!
—Voici le jour, dit mademoiselle de La Garde. Thérèse, reste auprès de notre malade, pendant que j'irai jusqu'à Saint-Pierre avertir M. le curé, qui est aussi habile que les médecins et les apothicaires de Paris.
Mademoiselle de La Garde était absente depuis une heure, lorsque Marie-Jeanne et son mari, qui s'étaient figuré durant la nuit entendre des cris plaintifs, et qui avaient frémi à l'idée des malheurs annoncés par ces cris, se hasardèrent à venir au château, pour voir et savoir ce qui s'y était passé. Ils pénétrèrent jusqu'à la chambre verte et furent glacés d'horreur, en la trouvant vide; le feu était éteint, le lit défait, la porte ouverte: ils se regardèrent, quelques moments, sans se communiquer, autrement que par des regards effarés, leurs mutuelles appréhensions; puis, ils se mirent à crier de toutes leurs forces: «Mesdemoiselles! Mademoiselle Antoinette!»