—Si nous étions en carnaval, reprit mademoiselle de Sévigné, je penserais que c'est un vrai carême-prenant.
Tout à coup Charles de Sévigné reconnut, dans un coin de la cour des Communs, le haquet qui avait si bien éclaboussé le carrosse de sa mère. Le bahut, enveloppé de couvertures et de toiles à matelas, qu'il se souvenait d'avoir vu sur ce haquet, ne s'y trouvait plus, mais le cheval était encore attelé, et le petit marquis aperçut, à l'entrée d'un passage voûté, le conducteur du haquet, lequel ne portait plus son costume déguenillé, en toile à carreaux de couleurs, mais qui se montrait dans un costume de théâtre en velours noir parsemé d'or, avec une toque à plumes noires, comme s'il allait monter sur la scène.
—Par la mordieu! s'écria Charles de Sévigné, voici le coquin qui nous a inondés de boue et qui n'en a fait que rire. Je veux lui dire son fait et le traiter comme il mérite de l'être.
—Quelle folie! reprit mademoiselle de Sévigné, qui cherchait à le raisonner. Tu n'iras pas sans doute te commettre avec ce comédien!
Mais Sévigné avait déjà sauté à bas du carrosse et courait demander une explication à ce grand garçon, qui avait aussi reconnu le carrosse couvert de boue et qui n'était plus disposé à soutenir une querelle, en plein château de Versailles, contre un jeune seigneur de la cour. Il voulait se dérober à cette rencontre délicate, mais Charles de Sévigné ne lui en donna pas le temps et le saisit rudement par le bras.
—Mordieu! monsieur le comédien, lui dit-il, je vous retrouve à propos pour vous faire essuyer avec votre langue les jolies éclaboussures que vous avez faites sur mes armoiries et sur la livrée de mes gens.
—Mon prince! répliqua le conducteur du haquet, interdit de cette brusque allocution et ne sachant à qui il avait affaire: je vous jure que l'accident dont vous vous plaignez est arrivé à mon insu, et je m'en lave les mains….
—Vous laverez d'abord mon carrosse, interrompit Sévigné, qui avait le caractère le plus querelleur et le plus obstiné. Prenez une brosse, s'il vous plaît, et venez nettoyer la livrée que vous avez si joliment accommodée! Autrement, j'appelle mes gens et je leur ordonne de vous bâtonner de la belle manière!
—Bâtonner quelqu'un, dans le palais du roi! cria une voix glapissante, qui força Sévigné à changer d'objet et d'adversaire. Bâtonner M. Raisin! ajouta le petit homme, vêtu de satin noir, qui venait d'accourir, en secouant son sceptre à grelots. C'est là une audace extraordinaire.
—Si Monsieur était gentilhomme, répliqua Sévigné en désignant le comédien qui ne songeait qu'à s'esquiver, je lui aurais proposé de mesurer son épée avec la mienne et de me rendre raison de son insulte.